*3!**
sv
m"
I tJ^ M
t.fi
HENRY BECQUE
77 a été tiré de cet ouvrage
i 5 exemplaires sur papier vélin pur fil Lafuma
numérotés de 1 à 15.
•353SSS-
ERIC DAVVSON
ANCIEN PROFESSEUR DE LITTÉRATURE FRANÇAISE
A L'UNIVERSITÉ DE MISSI8SIPI
HENRY BECQUE
SA VIE ET SON THEATRE
<x
%
<&&
\v
Xy
PAYOT, PARIS
106, BOULEVARD ST-OERMAIN
*1923
3Tou« droits rétervé».
m
2 1$ V3
Copyright 1923, by Eric Dawson.
A LA FRANCE.
AVANT-PROPOS
En offrant ce travail au public, je tiens à
adresser mes remerciements à tous ceux qui ont
eu la complaisance de m 'aider dans ma tâche.
Il me serait impossible de les mentionner tous,
mais je dois nommer particulièrement Mma Lucien
Muhlfeld, MM. Emile Fabre et Gérard Bauër,
qui ont bien voulu mettre à ma disposition des
lettres inédites très précieuses. Je les prie ici
d'agréer ma reconnaissance bien vive.
MM. Edmond Sëe et Léopold Lacour ont suivi
cette étude avec un intérêt et un dévouement cons-
tants et je ne saurais leur exprimer toute ma gra-
titude. A MM. E dtvin Byam, André Gâté et Fer-
nand Desonay j'adresse mes remerciements pour
leur aide et leurs bons conseils.
Pour la revision du texte, M. Jean Robaglia
a eu l'extrême obligeance de m' offrir ses services.
En me confiant des documents de valeur, M. Roba-
glia a facilité mes recherches et je lui reste très
reconnaissant de sa grande amabilité.
E. A. D.
INTRODUCTION
II existe encore en France des gens qui se
pensent lettrés, et qui ignorent Henry Becque.
Beaucoup ne connaissent que son nom et le titre
de ses œuvres. A tous ceux-là, nous adressons
cette étude, qui leur fera mieux connaître un
grand dramaturge.
Peu d'auteurs du XIXe siècle ont été aussi cri-
tiqués et discutés que Henry Becque. On a écrit
des volumes sur la vie et l'œuvre des grands écri-
vains de son époque. Il y en a peu qui soient con-
sacrés à l'auteur des Corbeaux. Pourtant Henry
Becque est l'inspirateur du théâtre contemporain,
et il faut remonter bien loin pour trouver un
auteur qui ait exercé autant d'influence sur le
théâtre de son temps. On ne s'est guère préoc-
cupé encore d'étudier la vie de cet homme, curie/'./
à plus d'un titre. Sa biographie ressemble à un
roman d'aventures. Son existence a été toute de
luttes et d'j misère. Aussi cette existence reste-
t-elle intéressante dans tous ses détails.
De son vivant, Becque eut la réputation d'un
homme irritable et maussade, porté à médire
de ses semblables. Ceux qui le connurent inti-
mement ont trouvé en lui une toute autre nature.
12 INTRODUCTION
La présente étude a pour but de peindre Henry
Becque tel qu'il était. Nous avons recueilli nos
renseignements auprès de ceux qui ont acquis le
droit de le juger, l'ayant connu de très près.
Il existe très peu de documents relatifs à sa vie,
antérieurement à 4810. A proprement parler,
il y avait deux Henry Becque : celui du « gre-
nier du cinquième » et celui qui traversa comme
un météore les premiers salons littéraires de son
temps. La comparaison entre les deux est bien
intéressante. Nous avons cru utile de consacrer
un chapitre aux « premières », de ses œuvres,
car les pièces de Becque amenèrent touiours des
polémiques et ses premières représentations en
furent souvent tumultueuses.
Dans une seconde partie, nous avons essayé de
situer la place de Becque dans l'histoire du théâtre
français et surtout de déterminer celle qu'il
occupe dans le XIX* siècle. L' auteur des Corbeaux
fut assez mal accueilli par ses contemporains ;
la génération d'aujourd'hui lui est un peu plus
favorable; celle de demain l'appréciera mieux.
Malgré les dimensions modestes de notre travail,
nous espérons apporter une utile contribution à
la connaissance d'un écrivain considérable qui
fut longtemps méconnu.
HENRY BECQUE
PREMIERE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
LA VIE D'HENRY BECQUE
Dans une misérable maison de la rue de Cha-
brol, au n° 20, Henry-François Becque vint au
jour le 18 avril 1837. Il est né pauvre comme il
devait vivre pauvre.
Son grand-père, Charles-Théodore- Joseph
Becque, né le 19 décembre 1760, était Lillois. Il
avait quitté, toutjeune homme, sa ville natale pour
venir chercher fortune a Paris. Il s'était installé
dans une maison du faubourg Saint-Denis, et avait
épousé, en pleine révolution, le J4 mars 1793,
une jeune Parisienne, Mlle Jeanne-Marguerite
Dusorget. De cette union sortit un fils, Alexandre-
Louis Becque, né le 29 janvier 1801.
Quittant son domicile du faubourg Saint-Denis,
Charles Becque était ensuite venu habiter au 14,
14 HENRY BECQUE
rue des Fontaines. Il était employé a cette époque
à la « poste aux lettres » , et destinait son fils à la
même carrière. Ce fils préféra la situation de teneur
délivres. Il épousa, le 45 mai 1830, la fille d'un de
ses collègues en tenue de livres, M"e Jenny Martin.
De cette union naquirent trois enfants : Charles-
Michel, né le 24 octobre 1834 ; Henry-François, né
le 18 avril 1837 et Aimée-Caroline, née le 14 sep-
tembre 1841.
La famille Becque était une famille très unie.
La vie ne lui était pas toujours facile, car la pro-
fession de teneur de livres n'était pas très lucra-
tive. Mais Mme Becque avait un soin méticuleux de
sa maison et de ses enfants.
Elle se dévoua entièrement à son foyer, ce qui
lui valut la plus douce et la plus grande des ré-
compenses pour une mère : l'adoration de ses
enfants. De ce fait, ils allaient moins que d'autres
s'amuser dans la rue ; ils ressentaient à son plus
haut degré l'attirance de ce grand aimant qu'est
un foyer idéal. Ils faisaient les commissions de
leur mère, l'accompagnaient au marché, heureux
de lui épargner quelque fatigue. C'est dans cette
intimité que s'écoula pendant des années l'exis-
tence de la famille Becque.
Sur la jeunesse de Henry Ï3ecqùe, nous sommes
peu renseignés. Pourtant dès l'âge de neuf ans, il
sembla montrer des inclinations littéraires. Un
LA VIE D'HENRY BECQUE 15
poème de sa main écrit à cet âge, a été trouvé,
paraît-il, il y a quelques années. Nous le donnons
ici à titre de curiosité et sans aucune garantie :
Je veux
Que pour se battre
On soit bien deux
Mais au plus quatre !
Les fleurs se fanent !
Les blés se glanent !
Le soieil meurt !
La pâle étoile
Parle à sa sœur,
Et puis se voile!
Tout disparaît !
Rien ne renaît !
Seule que rien ne leurre
L'humanité demeure! (1)
Becque, qui a laissé quelques beaux. vers, a écrit
un poème où il évoque la vie de son enfance heu-
reuse :
Je me souviens de ma jeunesse
Je manquais un peu de raison
Mais j'étais rempli de tendresse,
J'étais un bon petit garçon.
Je n'avais pas besoin de fête;
Mon âme était pleine de chants ;
Je vivais avec les prophètes
Loin de la foule et des méchant?.
(1) Ce poème fut exposé au mois d'août 1910. chez Mothes,
7. rue Bonaparte.
16 HENRY BECQUE
Et dans la maison paternelle
Qui m'a si longtemps abrité,
J 'étais l'enfant doux et fidèle,
Je la remplissais de gaieté.
Je voulais rendre des services
Avec de généreux travaux.
J'avais l'horreur de tous les vices
Et la pitié de tous les maux.
Perdu dans un rêve stoïque,
J'étais heureux, j'avais la foi !
Et j'attendais la République
Sans en attendre rien pour moi ! (1)
Becque a trouvé dans sa famille un éducateur en
matière de théâtre, car le frère de sa mère, Pierre-
Michel Martin, dit Martin-Lubize était homme de
lettres, auteur de nombreux vaudevilles, et colla-
borateur de Labiche. C'est par lui que Becque
semble avoir été initié au théâtre. A l'époque du
mariage de sa sœur, Pierre-Michel Martin tenait
un magasin de nouveautés, 12, passage des Pano-
ramas. Sept ans plus tard lorsqu'il fut témoin à la
naissance de son neveu, il était devenu homme de
lettres. 11 s'intéressait beaucoup au petit Henry,
qui fut celui de ses neveux qu'il préférait. Martin
était un admirateur passionné de Molière. Il amena
fréquemment son neveu au théâtre et lui fit con-
naître de bonne heure le répertoire molièresque. Il
est possible que ces visites fréquentes au théâtre
(1) Poème qu'il donna à M. Xavier Roux et dont M. Ro-
baglia possède le manuscrit.
LA VIE D'HENRY BECQUE 17
n'aient pas été sans donner à Henry Becque cette
grande admiration pour le maître de la comédie
française, qu'il a toujours appelé « son maître ».
Martin Lubize mourut en 1863, sans cesser
d'avoir eu avec son neveu l'intimité d'idées la plus
étroite.
A l'âge de quinze ans, en 1852 (1), Henry Becque
entra au lycée Bonaparte, devenu depuis lycée
Gondorcet, en quatrième dans la première division,
section des lettres. Il était interne à l'institut Bello-
guet et suivait les cours du lycée Bonaparte en
qualité d'élève externe. Ses adversaires ont insi-
nué qu'il avait été paresseux dès son jeune âge, et
qu'il dut redoubler ses classes. Gela est inexact.
Les palmarès du lycée montrent que Becque fut
un élève moyen. « J'ai fait mes classes au lycée
Bonaparte, écrivait-l-il, au moment de l'accession
au pouvoir du président Carnot, avec notre nouveau
Président et son frère, les deux Carnot comme on
les appelait. Notre promotion du reste, il faut bien
que j'en convienne, n'a pas été brillante. Elle a
fourni des avocats, des professeurs, des maîtres de
forges, tout un personnel fort estimable ; on n'y
trouve pas un homme extraordinaire. Il était
temps que l'un de nous devînt Président de la
République. C'est quelque chose. » (2)
(1) Tous ces renseignements sur Becque au lycée ont été
trouvés aux archives du lycée Condorcet.
(2) Henry Becque, Querelles littéraires, p. 251.
HENRY BECQUE 2
18 HENRY BECQUE
A la fin de ses études au lycée, son père lui
trouva un emploi dans un bureau du chemin de
fer du Nord. Mais le caractère de Becque ne se
prêtait guère aux exigences de la bureaucratie.
Bientôt, excédé de ces travaux, il quitta le Chemin
de fer, pour s'enterrer dans un bureau à la Chan-
cellerie de la Légion d'honneur. Il ne s'y trouve pas
plus à son aise. Le beau-frère de son père, Denis
Ferrand était employé a la Banque de France, et
il lui proposa d'entrer dans la finance. Becque fut
placé chez un coulissier, mais cette nouvelle car-
rière ne lui plut pas davantage que les précédentes.
Son oncle continuait de l'emmener au théâtre et
chez les gens de lettres. Il se prit d'une passion
pour la lecture. Alors il se mit à donner des leçons
de littérature ; et nous le retrouvons un peu plus
tard commis de change à la Bourse. Il y était assez
assidu, mais cette nouvelle occupation ne pou-
vait lui convenir.
A ce moment arriva à Paris, de Petrograd, le
comte Potocki qui devint en quelque porte le pro-
tecteur de Becque. Le comte Potocki était un
homme de la plus haute société. Becque devint
son secrétaire ; c'était jusqu'à présent la seule de
toutes ses occupations qui pouvait lui plaire. Chez
le comte il était, lui aussi, une sorte de grand sei-
gneur en miniature. Ses travaux quotidiens le
laissaient assez libre. Il put continuer ses lectures
LA VIE D'HENRY BECQÛË 19
et ses leçons de littérature. N'oubliant pas son pre-
mier amour — la poe'sie — , il rimait de temps en
temps. Puis il déclamait ses vers au comte qui les
trouvait valoir beaucoup d'autres.
Le comte Potocki avait comme ami M. Victo-
rin de Joncières, compositeur, dont la musique est
aujourd'hui bien oubliée. Ce compositeur cher-
chait un livret pour Sardanapale, un opéra de sa
composition. Le comte Potocki le mit en rela-
tions avec le jeune Parisien et celui-ci entreprit
d'écrire le livret. Cela ne demanda pas long-
temps, et Becque lui livra bientôt son Sardana-
pale (1).
Ces relations nouvelles lui offraient l'occasion
de pénétrer dans le monde. Il y fit la connais-
sance d'une jeune fille riche et distinguée. II
l'aima et lui fît la cour assidûment. Mais Becque
était pauvre et ne put conserver l'avantage contre
des concurrents plus fortunés. Bref, un autre
épousa la charmante jeune fille. Ce fut pour
Becque un Ghagrin profond et durable. Il en par-
lait encore a ses amis intimes aux derniers jours
de sa vie.
A l'âge de vingt-cinq ans, il lui advint une
aventure d'un genre très... parisien. Becque lui
(i) Représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre
Lyrique, le 8 février 1867. Il y eut seize représentations.
Beaucoup plus tard, Becque devait écrire un livret pour
M. Charles-Marie Widor. M. Boutray avait arrangé un ren-
dez-vous; Becque promit d'écrire le livret, mais il ne tint
pas sa parole. Il habitait alors rue de Médicis.
20 HENRY BECQUE
même racontait volontiers cette histoire : « Ah !
les coquines ! J'avais vingt-cinq ans. J'avais fait
la connaissance d'une fort jolie femme, dont le
mari, un architecte, était en même temps, un
imbécile, qui croyait comme Trelat que l'archi-
tecture ne doit pas être soupçonnée Elle
m'écrivait des lettres très tristes et très tendres.
— « Si je ne me décidais pas a la comprendre,
elle ferait une folie. » Devant une passion aussi sin-
cère, je m'emballai. Je changeai ma manière de
vivre, et ma liberté reconquise, je lui demandai
de me rejoindre chez moi. Ce fut chose convenue.
Au jour indiqué, j'achetai des fleurs, je mis
tout en ordre. Alors j'arpentai fiévreusement ma
chambre comptant les minutes Une heure,
deux heures passent. Personne... Je descends chez
ma concierge et je lui dis :
— Eh bien ! on n'est pas venu me demander?
— Si, Monsieur, une dame est venue, m'a de-
mandé si Monsieur était chez lui. Je lui ai dit que
oui et qu'elle n'avait qu'a sonner au quatrième à
droite. Alors elle a dit: <c C'est trop haut », et elle
est remontée en voiture.
— Hein, quoi ! quoi ! C'est trop haut, quoi? Ah !
les coquines ! » (i)
Henri Becque ne fut jamais heureux avec les
femmes. A la manière dont il en parle, sans d'ail-
leurs s'expliquer beaucoup sur ses aventures per-
(1) Xavier Roux, Chronique des Livres, 10 juin 1904.
LA VIE D'HENRY BECQUE 21
sonnelles, on comprend qu'il en a souffert, et qu'il
n'en a jamais été compris. De la cette espèce de
misogynie qui le caractérise et le cynisme avec
lequel il parle bien souvent de la femme.
Jusqu'alors la politique avait intéressé Henry
Becque ; ses sentiments étaient ceux de la jeune
génération de la fin de l'Empire, les Floquet, les
Spuller, les Brisson, les Ranc, avec lesquels il
était lié. Mais l'ambition du théâtre le saisit de
bonne heure.
Il conçut un vaudeville dans le goût de son
époque et écrivit son Enfant prodigue. Malgré
les jugements généralement défavorables qui
accueillirent sa pièce, les débuts de Becque furent
une révélation dramatique pour un petit nombre
de critiques. Il utilisa la représentation de son
premier ouvrage pour postuler, contre M. Louis
Ganderax, le poste de critique dramatique du Jour-
nal du Parlement dont M. Alexandre Ribot était
le directeur. M. Ganderax fut choisi. Becque
se fit admettre également à cette époque a la So-
ciété de la critique dramatique et musicale qui
se réunissait une fois par mois au restaurant Bré-
bant.
En 1870, il fît jouer son Michel Pauper (1), de
ses propres deniers. Par malheur pour lui, la
guerre éclata, et Becque s'en alla faire son devoir
de soldat, comme tant d'autres. Il s'engagea dans
(1) Représenté pour la première fois-, à Paris, à la Porte
Saint-Martin, le 17 juin 1870.
22 HENRY BECQUE
un bataillon de marche. Il connut le siège de
Paris, les longues et fatigantes factions sous les
murs de la capitale, durant les nuits glacées et
monotones de garde. Les souffrances de la guerre,
la douleur de la défaite, ne calmèrent point ses
ardeurs et ses espérances.
Becque, nous l'avons dit, avait été très intime
avec Spuller, Ranc et Floquet. La vie publique
l'attirait ; mais des raisons de famille et d'argent
le décidèrent à renoncer à cette idée (1) ; après le
4 Septembre, il eût pu se faire donner une situa-
tion lucrative ; il s'abstint.
« Gomment ! tu n'es donc rien ? » lui dit un
ami plusieurs jours après le 4 Septembre en regar-
dant son pantalon de simple soldat.
Ce désastre de 1870 surprit Henry Becque
en pleine crise d'affirmation de sa personnalité.
Lorsque la paix fut revenue, le malchanceux auteur
de Michel Pauper ne songea qu'à se remettre opi-
niâtrement au travail. Ses nouveaux efforts abou-
tirent à une comédie de caractère en trois actes :
L'Enlèvement (2). La pièce échoua du premier
coup. Le découragement le prit. U fallait vivre.
Sa famille étant dans les finances, il pouvait tou-
jours y trouver un emploi. Alors ne sachant que
devenir, il se laissa procurer un emploi h la Bourse.
(1) Henry Becque, Souvenirs d'un auteur dramatique,
p. 291.
(2) Représenté pour la première fois, à Paris, sur le
théâtre du Vaudeville, le 18 novembre J87.1.
LA vie d'henry becque 23
Bien que cette situation ne lui plût guère, il
s'y maintint plusieurs années, sans cesser de son-
ger à se libérer du commerce et des affaires, et
d'aspirer a reprendre son métier d'auteur drama-
tique.
En 1874, nous le trouvons membre très assidu
de la Société des auteurs et compositeurs drama-
tiques. En 1876, il est journaliste, critique drama-
tique au Peuple, journal de Floquet, où il fait
paraître une vingtaine de chroniques. C'est à ee
moment qu'il commença d'écrire les Corbeaux,
œuvre qui lui coûta, de son aveu même, une
année de travail :
« J'habitais alors rue de Matignon, un apparte-
ment comme je les aime, bien situé, lumineux et
vide. La pièce où je me tenais et qui était fort belle
était meublée d'une planchette de bois retenue au
mur, d'un fauteuil et d'une canne ; rien de plus.
Je l'arpentais du matin au soir avec une légère
excitation qui m'est naturelle et dont j'ai besoin.
Le plus souvent je travaillais devant ma glace ; je
cherchais jusqu'aux gestes de mes personnages et
j'attendais que le mot juste, la phrase exacte, me
vinssent sur les lèvres. Tout ce que je veux en
écrivant, c'est me satisfaire moi-même ; je ne con-
nais plus rien, ni personne ; je ne sais seulement
pas s'il y a un public.
Ma famille demeurait à deux pas dans la même
rue. Je vivais chez elle autant que chez moi.
24 HENRY BECQUE
J'allais à tout moment m'asseoir près de ma mère.
Elle m'écoutait avec bonté et inquiétude. Elle avait
vu de près, la vie des auteurs dramatiques
Toutes les semaines, ma sœur, son mari et sa
petite fille venaient dîner avec nous. C'était le jour
attendu et plus bruyant que les autres. Je me mul-
tipliais. J'inventais des folies et je découpais la
volaille. On n'entendait plus que moi. Et comme
je triomphais, quand mon père qui n'était pas com-
mode à dérider éclatait de rire tout d'un coup en
s'écriant : « Qu'il est bête, cet animal-là ! » On était
quelquefois soucieux et préoccupé chez moi, mais
nous n'avions pas connu les grandes douleurs, les
morts qu'on emporte et les places qui restent
vides. » (1)
Après la représentation de Michel Pauper , Sarcey
et Barbey d'Aurevilly baptisèrent Alfred Touroude,
Emile Bergerat et Henry Becque, « l'Ecole bru-
tale ». (2) Pourtant ceux-ci ne s'étaient jamais vus
ni parlés. Chacun d'eux travaillait isolément selon
ses propres goûts. Leur brutalité consistait en ceci,
qu'étant donnée une situation scabreuse, ils se
plaisaient à l'attaquer en face. Ainsi les directeurs
de théâtre, habitués aune autre conception drama-
tique, leur refusèrent leurs scènes avec ensemble.
Ce ne fut que cinq ans plus tard, que Becque vit
ses Corbeaux sur la scène. Entre temps, il avait
(1) Henry Becque, Souvenirs d'un auteur dramatique,
p. 21.
(2) Emile Bergerat, Le Voltaire, 19 septembre 1882*
LA VIE D' HENRY BECQUE 25
écrit et fait jouer La Navette (1) et Les Honnêtes
femmes. (2)
En juin 1881, il entre au Henry IV comme
chroniqueur. Il n'y fait qu'un court passage, car
dès juillet de la même année, nous le trouvons à
['Union Républicaine . Le 25 septembre 1882, la
brochure des Corbeaux parut, dédiée à la Comédie
Française. Il avait changé de logement pendant
ce temps-là. Il retrouve une chambre 6, rue Pas-
quier, mais au sixième cette fois. Ses meubles
consistent en un lit de fer, une table en bois blanc
et trois chaises de paille. C'est son luxe habituel.
C'est là qu'il commença La Parisienne. Son père
ne l'avait pas encouragé dans ses débuts. Il esti-
mait peu la carrière littéraire. Sa mère, au con-
traire, toute dévouée à son fils, l'encourageait dans
toute la mesure de ses forces.
Au commencement de 1883, son père mourut à
l'âge de quatre-vingt-deux ans, après avoir servi
plus de quarante ans dans la même maison de
Banque. Vers le premier avril de la même année,
Becque subit la plus grande de toutes les pertes —
la mort de sa mère. Ce deuil l'accabla et il en res-
sentit la douleur pendant de longues années. Il
écrivit à cette occasion à M. Henry Bauër, qui
venait, par une coïncidence douloureuse, de faire
la même perte que lui :
(1) La Navette, jouée au Gymnase, le 15 novembre 1878.
(2) Les Honnêtes Femmes, jouées au Gymnase, le lor jan-
vier 1880»
26 HENRY BECQUE
Mon cher ami,
Pardonnez-moi si vous ne me voyez pas aujourd'hui ;
mais je viens de faire la même perte que vous, et j'en
suis accablé. Je vous souhaite bien sincèrement de
supporter une pareille douleur avec plus de fermeté,
plus de force et plus de consolation que je n'en ai.
Bien à vous.
Henry Becque.
Les obsèques eurent lieu à l'église Saint-Augus-
tin. Cinq personnes y assistèrent: Becque, son
frère, MM. Emile Boutmy, Louis Ganderax et Per-
rin. En sortant de l'église, M. Ganderax fit cette
remarque a M. Perrin : « Ma foi, nous ne sommes
pas très nombreux. »
Le 11 avril 1884, Becque entra comme chroni-
queur au Matin, qui venait de se fonder. Le 30 mai,
il publia au Gaulois, Le Frisson « fantaisie rimée »,
où il raillait la manie d'alors des mots grandilo-
quents. Mais en proie de plus en plus aux diffi-
cultés financières, ayant consommé le produit des
représentations des Corbeaux, pourchassé par les
huissiers, Becque dut encore déménager et vint
demeurer dans une très modeste chambre d'un hôtel
situé 17, rue de l'Arcade. Ce fut là qu'il acheva
La Parisienne. Il convoqua aussitôt MM. Got et
Ganderax, pour en entendre la première lecture.
Becque aurait eu, au dire de tous ses amis, un
grand succès d'acteur. Il avait un débit et une
élocution remarquables. La Parisienne ne put que
faire une forte impression sur MM. Got et Gande-
LA VIE FMIENRY BECQUE 27
rax. Tous deux la trouvèrent très remarquable, sur-
tout au premier acte, « Le reste est intéressant et
fera de l'effet » lui dit M. Ganderax. Becque fut
encouragé, et grâce aux appuis qu'il rencontra,
put faire représenter La Parisienne sans trop de dif-
ficultés. On la joua, le 7 février 1885, sur la scène
de la Renaissance. Son succès, venant après
les discussions profondes soulevées par Les Cor-
beaux, procura enfin a Becque la plus haute répu-
tation littéraire. Il ne lui procura pas la fortune.
Au lendemain de La Parisienne, nous trouvons
Becque installé dans un appartement de trois
pièces au 8 de la rue Pasquier, mais de ces trois
pièces, une seule était meublée, a peine (1).
La Revue Illustrée accueillit Becque en 188G. Il
y écrivit des sonnets, des maximes et des « cau-
series ». Cette môme année il publia une confé-
rence sur : Molière et l'Ecole des femmes, dédiée a
M. Louis Ganderax. Le 28 décembre, il fut décoré
de la Légion d'Honneur. Il devint alors membre
du Comité de lecture de l'Odéon, où il était assidu
aux réunions. Chaque fois, il arrivait avant l'heure,
plaisantant dans les coulisses, avec les jeunes
comédiennes de la maison, parmi lesquelles il était
populaire. Vers la même époque, la maison
Hachette lui demandait une édition de La Roche-
foucauld (2) qui ne fut jamais réalisée.
(1) Adrien Bernheim, Trente ans de théâtre.
(2) Henri de Chennevières. La Revue Illustrée, 1888, vol.
V. page 175,
28 HENRY BECQUE
Il débuta au Figaro, le 2 juin 1888, avec un
article sur les droits des pauvres et le 17 novembre
il en fournit un autre sur la censure et ses abus.
En 1889, nous trouvons Henry Becque au 113
avenue de Villiers. M. Tissot, qui lui rendit
visite à ce nouveau domicile, a dépeint son entre-
vue d'une manière bien caractéristique : « La
maison était poussiéreuse, banale. Une femme de
journée a tête de méduse m'introduisit. Faute
d'avoir été prévenu, le mobilier du salon m'in-
terloqua. Vous le connaissez ; une planchette de
bois et une canne de jonc. Je suppose que deux
ou trois chaises le complétaient ce jour là. Un
monsieur proche de la cinquantaine vint à moi,
la main tendue. Quoiqu'il fut hirsute, les vête-
ments ponctués de taches, je sentis dès les pre-
miers mots que j'étais en face d'un homme du
monde. En somme, il avait l'aspect d'un colonel
en retraite, sans fortune ; on devinait que plus
jeune, en redingote ou en frac, surtout lorsque sa
barbe était rasée, il avait dû sans grand effort
n'être point désagréable aux dames. Pendant que
je me remettais, Becque m'accablait de préve-
nances que j'estimais peu sincères, car si j'ai
beaucoup de travers, je n'ai pas, Dieu soit loué !
celui de m'illusionner sur mes propres mé-
rites (1). » Quelques jours plus tard, M. Tissot
revenait a la maison, avenue de Villiers. Le maître
(l) Ernest Tissot, Revue Bleue, 1903, vol XX.
LA vie d'henry becque 29
était en train de donner une véritable consulta-
tion dramatique à un jeune auteur. « Un autre
matin, la femme de journée à la tête de méduse,
m'y servit un déjeuner dont mon estomac n'a pas
conservé la reconnaissance. Pour s'en excuser,
Becque me disait entre la poire blette et le fro-
mage maigre. — Vous êtes chez un misérable.
Afin de pouvoir achever ma tournée de visites
(Becque se présentait alors à l'Académie et solli-
citait les suffrages de ceux dont il souhaitait deve-
nir le collègue), j'ai été forcé de vendre ma biblio-
thèque (1). » Cette année là, il fit une conférence
sur Victor Hugo à l'Exposition Universelle qui
eut lieu à Paris (2).
Il ne s'arrêta pas longtemps avenue de Villiers,
car nous le trouvons l'année suivante avec son
frère, 47, rue de l'Université dans un apparte-
ment au deuxième étage. Son frère qui avait une
situation a la Légion d'Honneur avait forcé Becque
a venir demeurer chez lui. Henry n'avait pas un
sou, et son frère lui donna quelques centaines de
francs par mois. Avec cette somme, Becque était
obligé de s'en tirer. Le matin il se promenait de
bonne heure par les rues voisines, en pantoufles,
toujours mâchonnant des phrases et fumant éter-
nellement un cigare. Aux passants qui ne le con-
naissaient pas, il devait paraître un original. Déjà
(1) Ernest Tissot, Revue Bleue, 1903 vol. XX.
(2) Trouvée parmi les manuscrits de Becque. Elle n'a pas
été publiée,
30 HENRY BECQUE
il avait commencé à écrire ses Polichinelles. En
1890, parurent les Querelles littéraires recueil
d'articles de critiques dramatiques parus dans Le
Peuple, dans L'Union Républicaine? dans Le
Henri IV, Le Figaro, Le Gaulois et Le Matin.
Le 11 novembre de la même année, la Pari-
sienne fut représentée à la Comédie Française. Ce
devait être pour Becque la consécration défini-
tive. Malheureusement, la pièce, mal interprétée,
non seulement ne retrouva pas son succès de la
Renaissance, mais échoua net. Sarcey souligna
et accentua l'insuccès dans un article que Becque
ne lui pardonna jamais, et pour lequel il fut à
l'instant de lui intenter un procès.
Henry Becque qui a toujours été discuté en
France, jouissait en Italie d'une réputation in-
discutée. Ses œuvres y remportaient le plus
incontesté succès. M. Sabatino Lopez, le grand
écrivain italien, prit l'initiative, au commen-
cement de 1893, d'inviter Becque à une tournée
de conférences et de représentations en Italie.
Becque accepta d'enthousiasme, et sa tournée en
Italie fut triomphale (1). A Milan, La Parisienne
avait eu un succès merveilleux. Les Corbeaux
suivirent auxquels Becque put assister. On lui
(1) Pour les renseignements sur sa tournée en Italie nous
en sommes redevables à M. Sabalino Lopez.
LA VIE D'HENRY BECQUE 31
offrit un banquet à l'issue de cette représentation.
Outre les interprètes et les directeurs, MM. Sa-
batino Lopez, Giannino Antona Jraversi et Marco
Praga y assistaient. M. Giannino Antona Traversi,
qui débutait alors comme auteur dramatique,
porta en excellent français un toast à la santé de
l'auteur des Corbeaux. Après le banquet on joua
aux petits jeux. Une amitié durable se noua entre
Becque et M. Marco Praga, alors directeur de la
Société des auteurs dramatiques italienne.
De Milan, Becque se rendit à Venise, à Florence,
et à Rome, où il assista à la première représenta-
tion des Corbeaux dans cette ville. Partout ce fut
une ovation. On admirait son esprit et sa franchise.
On l'acclamait. Il était pour l'Italie le plus grand
dramaturge de la France moderne. Il ne pouvait
accepter toutes les invitations dont on l'accablait.
Il vint ensuite à Turin où il trouva le même
triomphe et la même réception. Mais hélas ! il
y rencontra aussi son mauvais destin. Il s'apprê-
tait à prendre le train de Paris quand on l'informa
que son imprésario était parti en emportant la
recette (1). Becque reprit le train avec treize sous
en poche.
Malgré tous ces contretemps, Becque revint
d'Italie, enchanté de la réception qu'on lui fit. Il
garda de ce Voyage une affection particulièrement
vive pour l'Italie, et particulièrement pour Milan.
(1) Adrien Bernheim, Le JPiçfâfO, 1" juin IMiS.
32 HENRY BECQUE
Milan lui sembla une ville tellement agréable qu'il
déclara qu'il avait envie de s'y installer. Plus
tard, quand un monument fut élevé à la mémoire
de Becque, à l'angle de l'avenue de Villiers, les
auteurs italiens qui l'avaient connu et admiré,
contribuèrent spontanément à parfaire la somme
nécessaire à l'érection.
Son frère étant mort le 47 mars 1894, la Légion
d'Honneur offrit à Henry Becque un secours qu'il
repoussa. Pourtant un ministre lui fit accepter
une rente de douze cents francs (1). Au mois de
décembre 4894, on lui proposa deux conférences a
faire en Belgique, l'une à Liège, l'autre a Bruxelles.
Une lettre de lui à Henry Bauër en fait mention.
« Ça me va très bien, mon cher ami, ça me va d'au-
tant mieux que j'ai deux conférences à faire la
semaine prochaine en Belgique et que je n'ai
encore trouvé qu'un titre pour les deux. Ce n'est
vraiment pas assez et nous chercherons le reste
ensemble. A demain sept heures chez vous. »
Sans doute on trouva un autre titre, car le confé-
rencier partit six jours après. Il fut invité à parler
au Cercle artistique de Bruxelles. Il devait parler
sur ses souvenirs de théâtre. Contrairement à
l'habitude générale du temps, il parlait sans notes,
se fiant à sa verve et a son étincelant esprit. Il
arriva de Liège où il avait prononcé sa première
conférence, et il arriva souffrant. Il parla de l'éter-
(1) M. Georges Leygues; en 1894, il était ministre de l'Ins-
truction publique et des Beaux-Arts. .
LA VIE D HENRY BECQUE
33
nelle ingénuité de M11' Reichenberg et dit quelque
chose sur Sarcey. Puis la verve du causeur
commençant à se ralentir, il dut solliciter le
public de lui permettre d'interrompre sa confé-
rence (1).
A son retour il écrivit à M. Maurice Guille-
mot : « Je vais quitter la rue de l'Université et
je vais rester quelque temps sans domicile régu-
lier (2). » Il quitta en effet son appartement pour
s'en aller loger quelques mois dans une petite
maison, rue Lepic. Il ne donna pas cette adresse à
ses amis, ne voulant pas qu'ils vinssent le voir
dans ce quartier. Bientôt il déménagea encore
pour un quartier plus chic et trouva une demeure
47, avenue Victor Hugo. Un de nos auteurs con-
temporains nous a raconté la vie de Becque a
l'époque de son habitat avenue Victor Hugo (3) :
« J'ai en effet connu Henry Becque qui m'hono-
rait de son amitié. Il habitait à cette époque trois
petites pièces avenue Victor Hugo, dans un
appartement sommairement meublé. Dans la
première chambre, des casiers de bois blanc, une
humble table de travail ; une chaise dans la
seconde, un lit et un fauteuil ; la troisième était
un cabinet de toilette. Ni un tableau, ni un bibe-
lot : la simplicité nue.
« Ce qu'il faut bien dire, c'est que Becque ne
(1) Comœdia, 18 octobre 1910.
(2J Maurice Guillemot, l'Opinion, 30 mai 1908.
(3) Lettre de M. Henri Duvernois.
HENRY BECQUE 3
34 HENRY BECQUE
se plaignait jamais de cette pauvreté si dignement
supportée. Il s'est élevé souvent devant moi
contre les échos de journaux dans lesquels on
faisait allusion à la modicité de ses ressources.
Il s'indignait parce que l'administration lui avait
offert un secours après la mort de son frère...
« Qu'on me laisse tranquille 1 » répétait-il, et il
ajoutait : « Si je voulais de l'argent, rien ne me
serait plus facile que d'en palper. Je n'aurais, par
exemple, qu'a faire des chroniques pour Le Figaro
qui m'en demande. Mais même une chronique, je
ne peux l'écrire que quand je suis poussé.
« Il me parlait aussi de sa pièce, qui devait rester
posthume, écrite avant l'affaire de Panama : « Je
ne pourrai jamais la terminer, me répliquait-il,
j'aurais l'air de spéculer sur l'actualité ou d'avoir
travaillé d'après des documents.... »
« Un jeune reporter lui avait apporté une pièce,
erreur de jeunesse d'un critique qui avait malmené
l'auteur de La Parisienne et des Corbeaux.
— A votre tour, dit le reporter, faites-moi la
critique de cette pièce.
« Becque secoua la tête avec son sourire si fin.
— Trop facile ! Je refuse !
« Il m'avait invité a assister à une conférence
qu'il donnait à l'Odéon. Sa dernière conférence
avait été huée (1). Il se présenta devant le public
et déclara :
(1) Une conférence sur Aristophane.
LA vie d'henry becque 35
— On m'a empêché de parler jeudi dernier.
Je vais donc recommencer
« Et il recommença cette fois dans un silence
complet, car nous étions quelques-uns dans la
salle bien décidés à faire respecter notre maître. »
En 1895, il fit publier ses Souvenirs d'un auteur
dramatique. La même année, M. Emile Fabre lui
envoya de Marseille sa deuxième pièce L'Argent (1)
Becque en fut enchanté, la lut, la relut et la pré-
senta ensuite à M. Antoine qui l'accepta pour son
Théâtre-Libre. M. Fabre vint à Paris pour la der-
nière répétition et alla voir Becque, avenue Vic-
tor Hugo. Becque l'invita à déjeuner et il man-
gèrent sur une table sans nappe.
Becque eut successivement l'idée de composer
une comédie sur les gens de lettres et de faire une
traduction de Shakespeare. Il avait même com-
mencé, paraît-il, le Songe d'une Nuit d'été (2).
Il avait écrit quelques scènes d'un acte en vers
resté inachevé. M. François de Gurel ayant fait
jouer sa pièce L'Amour Brode, et n'ayant pas en-
voyé a Becque de billet pour la première, Becque
se vengea en insérant dans sa pièce ces vers,
allusion a l'échec de L'Amour Brode :
L'amour a bien changé depuis quelques dix ans,
Et quand il brode encore, ce n'est plus pour longtemps.
(i) Représentée pour la première fois à Paris au Théâtre-
Libre, le 7 mai 1895. On y trouve cette dédicace : « A Henry
Becque, témoignage de reconnaissance et de déférente ad-
miration d'un disciple. »
{ï) Patrice Contamine de Latour, Le Gaulois, 27 août 1901,
36 HENRY BECQUE
Il déclamait souvent au café des vers de cet acte
a ses amis (1). Bientôt il n'en parla plus et la
pièce fut oubliée.
Une fois, rencontrant des amis, il s'exclama :
« J'ai fait une satire » et il récita un morceau
agressif, énergique, bien frappé. Cette pièce de-
meura inachevée et le fragment se perdit (2). Un
autre jour, il affirma : « Voyez-vous, le beau
théâtre, le vrai théâtre, c'est le théâtre de biblio-
thèque » (3). Il disait également : « Attendez, et
dans quelques années vous verrez un théâtre en
vers. »
Souvent M. Xavier Roux, un de ses plus intimes
amis le trouvait chez lui à l'heure du déjeuner
avec, sur la table huit ou dix feuillets. Il priait
son visiteur de l'attendre. Trois quarts d'heure,
une heure passaient. Becque relisait le travail de
la matinée, puis sans dire un mot, sans qu'une
émotion vint pâlir ses traits, il déchirait les feuil-
lets. « Allons maintenant déjeuner, » disait-il.
Il adorait les poètes. Hugo et Vigny étaient ses
auteurs préférés. A l'approche du soir, quand
l'obscurité commençait à envahir sa chambre, il
demandait souvent à M. Roux de lui dire des vers.
Par la fenêtre ouverte entraient les parfums de la
nuit d'été.
(1) Voir les Souvenirs sur le Théâtre-Libre, d'André
Antoine,
(2) Henry Bauër, Le Journal, 13 mai 1899.
(3) Georges Leeomte, Les Lettres au service de la p$.tti&~.
LA vie d'henry becque 37
Un soir, M. Roux lui récitait sa pièce favorite,
tirée de Toute la' lyre de Hugo. Il l'interrompait
de temps à autre de son habituel :
— Quoi, quoi, heirL, mon petit, est-ce admi-
rable ? — Puis il redisait un vers :
L'Océan disparaît derrière une chaumière.
— Hein, est-ce peint? Est- ce assez vu? Il n'y. a
rien de plus beau qu'un beau vers.
« L'obscurité était maintenant complète. Becque
s'était assoupi. Une dernière lueur de la bougie
éclairait son visage calme, viril et bon. Un imper-
ceptible sourire ironique demeurait au coin de sa
lèvre (1). »
En février 1896, il alla à Copenhague, faire une
conférence sur le théâtre"". A cause de la mort de
son neveu, il dut renoncer dans cette ville a toutes
les invitations dont il était l'objet. Il rentra à
Paris, où son premier soin fut de s'occuper de la
situation de ses deux petits-neveux Jean et Guy
Robaglia qui étaient désormais toute sa famille.
Il se rendait, aussi souvent qu'il le pouvait les
visiter à la Rochelle où ils étaient élevés.
Lorsque M. Fabre fit jouer La Parisienne, à
Marseille en 1895, Becque y alla et fit une confé-
rence aux Variétés. M. Fabre lui offrit un banquet
auquel assista tout ce que Marseille se vantait de
posséder de notabilités.
(1) Xavier Roux, Le Figaro (supplément), 30 mai 1908.
38 HENRY BECQUE
Entre temps, Becque était venu habiter au
404 de l'avenue de Villiers. Déjà il était malade,
souffrant de troubles internes provenant de sa vie
miséreuse, et aggravée par un eczéma incurable.
Le 6 novembre 4897, il fut témoin avec M. Alfred
Capus de M. Henry Bauër dans une rencontre à
l'épée avec M. Armand Silvestre, a la suite d'une
polémique engagée entre eux sur un article de
M. Silvestre.
L'appartement de Becque, avenue de Villiers
se composait de quatre chambres. Ces chambres
ne différaient guère de celles qu'il avait eues
précédemment. Il n'avait que quatre draps, juste
assez pour en changer une fois. Il avait sur sa che-
minée un buste de lui, en terre cuite, par Rodin
dont il se plaisait a dire : « Profil à gauche,
Dumas père ; profil à droite Dumas fils ; face
c'est moi ! » Le loyer lui coûtait mille francs par
an et il était toujours le premier des locataires h
payer. Quoique pauvre, il trouvait de l'argent
pour payer ses dettes courantes au jour même de
l'échéance. A chaque jour de l'an, il offrait à sa
concierge vingt francs d'étrennes. Il les donnait
en général 45 jours en avance de crainte de ne
pas les avoir au jour traditionnel. Becque était
devenu le locataire favori. Il ne faisait jamais le
moindre reproche pour les négligences et les
oublis des commissions qu'il confiait à sa con-
cierge ; il était avec elle d'une politesse absolue.
Il ne fréquentait guère les autres habitants de la
LA vie d'henry becque 39
maison. Il préférait la solitude chez lui. S'il ne
dînait pas en ville, il rentrait généralement de
bonne heure, sauf en hiver, où il allait se réchauf-
fer au cercle, car il n'avait guère chez lui de quoi
se chauffer. En général Becque faisait sa cuisine
lui-même. Il avait une femme de ménage qui
venait tous les jours, et qui n'arrivait pas à tenir
propre son appartement. Becque était assez désor-
donné. Il' fumait sans arrêt de gros cigares qu'il
jetait autour de lui h moitié consumés, et dont la
cendre traînait partout. Sa chambre fut toujours
mal tenue, mais, conscient de ses défauts, il ne
s'en plaignait pas. Il se levait assez tard, et déjeu-
nait quelquefois chez lui, mais plus souvent encore,
dehors. Quand il avait assez d'argent, il se rendait
au restaurant, Au Roche?' au carrefour de Villiers, là
où se trouve aujourd'hui sa statue. Il se rencontrait
avec des amis. Il ne recevait guère chez lui que ses
amis intimes. Pour son usage personnel il achetait
peu, mais toujours ce qu'il y avait de meilleur. Il
était fier dans sa misère et, n'ayant qu'un complet
démodé, il y faisait de temps en temps quelques
reprises pour en rendre l'aspect plus présentable.
Mme Lacour, sa concierge du 104, lui prêtait sou-
vent de petites sommes ; quelquefois dix francs,
quelquefois vingt francs. Becque les rendait
toujours scrupuleusement au jour dit. Sardou,
Dumas, Bauër, Muhfeld tous ses amis lui prê-
taient de petites sommes, et il leur rendait tou-
jours jusqu'au dernier sou.
40 HENRY BECQUE
Les jours de pluie, Becque gardait la loge de
la concierge pendant que celle-ci allait faire ses
achats et ses commissions. A sa rentrée : « Eh
bien ! M. Becque, disait-elle, voilà mon parapluie.
C'est à vous maintenant. » Et au bout d'un cer-
tain temps, Becque l'appelait « notre parapluie ».
Il se promenait souvent avec M. Maurice Guille-
mot qui nous raconte quelques détails de leurs pro-
menades. « C'est le matin qu'il travaille ; dès l'au-
rore, avant que les boutiques ne soient ouvertes,
à l'heure où les laitiers sonnaillent par les rues,
un passant qui semble un noctambule attardé,
mal vêtu, en pantoufles lâches, un chapeau mou
enfoncé sur les yeux, se promène, fumeur éternel
de cigares ; il gesticule en marchant, mâchonne
des phrases, combine des mots, part de fous rires :
pour qui ne le connaît, la rencontre est étrange.
« Je marche, et je fais marcher mes personnages. »
Nous allions ainsi, aux premières heures du jour,
par les petites rues Guillaume Tell, Descombes,
jusqu'au boulevard de ronde, et cet ironiste était
gai, jovial même, un conteur exquis, un anecdo-
tier merveilleux. »
Le 27 juillet 4847, Becque fut promu officier de la
Légion d'honneur.
Parmi les hommes qui avaient été amenés à
Becque par la communauté de leurs concep-
tions dramatiques, se trouvait au premier rang
LA VIE D'HENRY BECQUE 41
André Antoine. Le fondateur du Théâtre-Libre
avait tout de suite salué l'auteur des Corbeaux
comme un maître. Il avait repris le répertoire et les
auteurs qui se réclamaient directement de Becque :
Ancey, Emile Fabre, Jean Jullien, et d'autres. Les
liens d'amitié les plus étroits se nouèrent entre
M. Antoine et Becque.
M. Antoine, se rendant compte des difficultés
matérielles où Becque se débattait, l'emmenait tous
les étés à sa propriété de Gamaret, en Bretagne.
C'est la que Becque essaya de terminer les Poli-
chinelles. Il s'y trouvait dans les meilleures con-
ditions, avec la famille de Georges Ancey, a
laquelle l'unissaient les liens d'une amitié pro-
fonde, et avec le peintre Richon-Brunet. Cepen-
dant la veine de Becque semblait tarie. Il passait son
temps à jouer avec les enfants de Georges Ancey,
et il n'acheva pas les Polichinelles.
La maison où il habitait en avait pris le nom de
« Maison de Becque ». C'est là que postérieure-
ment, M. Antoine amena Henry Berstein, qui y
écrivit sa première pièce, Le Détour.
Au mois de mars 1898, le docteur Pozzi fit à
Becque une opération à la cuisse, qui l'obligea à
garder la chambre pendant longtemps. Il sortait
rarement et sa maladie devenait de plus en plus
grave. Il fit apporter ses repas chez lui, mais il avait
42 HENRY BECQUE
perdu l'appétit. En avril, il écrivit à M. Muhlfeld :
« Je suis souffrant et dans mon lit. » Au mois de
juin : « Je suis dans mon lit après une opération
sans gravité. » Il écrivit également à M. Fabre
« que son eczéma l'avait pris pour six semaines et
qu'il venait de subir une opération sans gravité
mais très douloureuse et couronnée de succès ».
Mais son état était plus grave qu'il ne pensait.
Il se traînait de jour en jour, sortait peu, mangeait
moins encore. Sa bourse était vide et il était trop
fier pour accepter de l'argent de ses amis sans
pouvoir être sûr de le leur rendre. On voyait que cet
état ne se prolongerait pas longtemps. En jan-
vier 1899, il écrivit à M. Adrien Bernheim. « Je ne
déjeune plus ! Il m'est interdit de manger quoi
que ce soit. J'ai toutes les peines du monde à
obtenir de mon médecin un croissant, un pauvre
petit croissant d'un sou. J'avale trois litres de lait
par jour, et ce n'est rien de les avaler. Cette mala-
die — qui n'en est pas une, on le croit du moins
— est un embarras, une privation, une souffrance
de tous les instants (1). » Ses amis l'avaient
prié de suivre les ordonnances du docteur.
— Quoi ! quoi ! vous en avez de bonnes ! un
régime ? J'aime le vin, l'eau-de-vie de marc, et la
vie sans cigare me serait odieuse. Du lait,
alors mettez-moi au lait et enterrez-moi tout de
suite (2).
(1) Adrien Bernheim, Le Figaro, 1" juin 1908#
(2) Idem.
LA VIE n'iIENRY BECQUE 43
M. Sardou cherchait à lui faire obtenir un
emploi, mais il ne voulait rien entendre. Polé-
miste jusqu'au bout, il s'était résolu à intenter
un procès contre la Société des auteurs drama-
tiques ; mais, parce que M. Sardou en était le
président, ses amis réussirent à l'y faire renoncer.
Le 4 avril 1899, plus souffrant que de coutume,
il s'était mis au lit, son maigre dîner achevé, pro-
jetant de passer la soirée a lire et à fumer. Un
sommeil de faiblesse le gagna ; il laissa tomber
son cigare sur les couvertures. Une épaisse fumée
le fit revenir à lui vers quatre heures du matin. Pour
échapper à l'asphyxie, le malade n'eut que le
temps de gagner l'escalier (1). Le bruit que faisait
Becque en descendant réveilla la concierge, La
vision de Becque en chemise de nuit l'effraya un
peu. Becque expliqua que sa chambre avait pris
feu. Le concierge monta. Becque lui-même dut
courir à quatre heures du matin avertir les pom-
piers, vêtu seulement d'une vieille redingote râpée,
et ce fut en cet accoutrement singulier qu'il arriva
au poste de police avenue Niel. « Pour un peu,
ajoutait Becque en racontant l'incident, on m'eût
arrêté. Dame ! ma pauvre redingote n'était pas
séduisante et le gardien de service la contempla
d'un drôle d'œil. » (2) On éteignit le feu, et la bonne
Mm" Lacour et son mari recueillirent le premier
auteur dramatique de France dans leur loge. On
(1) Ernest Tissot, La Revue Bleue, 1903, vol. XX.
2) Adrien Bernheim, Le Fi'jaro, i" juin 1908,
44 HENRY BECQUE
avertit les amis de Becque, toujours inquiets de sa
santé', et vers dix heures, MM. Lucien Muhlfeld et
Edmond Rostand l'emmenèrent à la maison Du-
bois (1). Quoiqu'il y fut bien soigné, il ne voulait
pas rester a l'hôpital. Mais la grippe se joignit a
l'eczéma. Ses amis allaient le voir tous les jours, et
peu à peu, il se rétablit. Mais sa convalescence ne
pouvait s'éterniser à la maison Dubois. A la lettre,
Becque ne savait que devenir. Il n'avait plus de
domicile depuis l'incendie, plus d'économies, et
sa famille était éteinte sauf deux jeunes enfants.
Des disciples et des confrères qu'il avait aidés dans
leurs débuts et qui lui en gardaient de la recon-
naissance, s'empressèrent autour de lui et l'ai-
dèrent à subvenir a ses plus pressants besoins.
Le 17 avril, il quitta l'hôpital pour se rendre à la
campagne, au château de Ghaîges, propriété de
M. et Mm< Paul Adam à Juvisy. Là, Becque avait
une belle chambre au premier, qui donnait sur la
cour d'honneur en face d'une tour tapissée de
vigne. Le docteur lui avait ordonné le régime
lacté, et Mme Adam veillait à l'exécution de cette
prescription. Becque se plaignait et demandait
une nourriture plus solide. Très affaibli, il restait
couché dans sa chambre jusqu'à midi tous les
jours. Le déjeuner fini, il entassait tous les jour-
naux de Paris à côté de lui, parcourant le Courrier
des théâtres. C'était ce qui l'intéressait le plus.
(1) Hôpital municipal, 200, rue du Faubourg St-Denis.
LA vie d'henry becque 45
M. Paul Adam, aimable et prévenant, essayait de
l'entraîner dans la conversation, mais Becque,
haussant les épaules, répondait : « Eh ! mais vous
parlez de choses trop profondes. Il n'y a que le
théâtre qui m'intéresse », et ensuite il sortait se
promener au jardin, admirer les fleurs, et entendre
chanter les oiseaux. Le soir, fatigué, énervé, et
toujours souffrant, il se couchait de bonne heure.
Tous les soins et le confort que demandait sa
santé lui étaient prodigués par Mme Paul Adam,
mais Becque n'était pas en état de supporter ie
calme de la campagne et la privation de la vie pari-
sienne. Il lui manquait la foule et les incidents de
la ville. Au bout de huit jours, il dit à M"" Adam
qu'il allait faire une petite promenade jusqu'au
village voisin. Mme Adam ne le revit plus. Il prit
le train pour Paris. A peine arrivé, en sortant de
la gare, il eut un étourdissement. Il ne se sou-
vint plus de rien. Le cocher à qui il venait de
s'adresser se chargea de lui, sans savoir son nom,
ni son adresse, et se borna à porter son voyageur
chez un de ses compatriotes qui était garçon à l'Hô-
tel du Périgordl, rue de Grammont. Becque passa
la nuit dans cet hôtel. Le lendemain il allait un
peu mieux et écrivit cette lettre à M. Muhlfeld :
Mon cher Ami,
Je vous serais obligé de venir me voir ici le plus tôt
que vous pourrez. Bien à vous.
Henry Becque.
46 HENRY BECQUE
M. Muhifeld alla le chercher immédiatement et
lui loua une chambre à l'Hôtel de la Trëmoïlle (1)
14, rue de la Trémoïlle. Il y était mieux installé et
au moins plus près de ses amis qui allèrent le voir
tous les jours. M. Muhifeld mit à sa disposition
son coupé et ses deux chevaux, et Becque put
aller se promener en voiture par les rues où aupa-
ravant il se traînait à pied. Tous les jours, il allait
104, avenue de Villiers chercher son courrier. La
dernière fois qu'il y alla il emprunta dix francs à
Mme Lacour, qu'Edmond Rostand remboursa après
la mort de Becque. Pendant deux de ces visites,
il demanda à son ancienne concierge un peu de
lait. Elle lui en donna, mais le pauvre malade ne
put le conserver. Pour remercier Mrae Lacour de
ses bons soins, il lui offrit une loge pour La Pari-
sienne que l'on venait de reprendre au théâtre
Antoine.
La fin n'était plus loin. Le grand dramaturge
souffrait de plus en plus. Il n'avait plus de force. Il
maigrissait presque à vue d'œil. Un jour, vers le
premier mai, il écrivit à M. Muhifeld : « Je ne
vais pas très bien. Je voudrais être sûr que le
médecin viendra aujourd'hui. » Mais il était trop
tard, les soins qu'exigeait l'état de plus en plus
précaire de Henry Becque nécessitèrent bientôt
son retour dans une maison de santé. M. Muhifeld
chercha un sanatorium qui convint à son maître
(1) Aujourd'hui Ministère des régions libérées.
LA VIE d'jïenry becque 47
et trouva la maison Défaut 50, avenue du Roule,
à Neuilly. Le 7 mai, Becque lui écrivait de son
hôtel de la Trémoïlle :
Mon cher Ami,
Je vous attends le plus tôt possible. Si vous ne pou-
vez pas me conduire, envoyez-moi le nom et l'adresse
de la maison. Je prendrai un fiacre.
J'ai passé une nuit atroce.
Henry Becque.
Le lendemain, M. Muhlfeld alla le chercher et
l'amena à Neuilly. Becque était triste et démo-
ralisé. Installé au rez de chaussée, dans un pavil-
lon donnant sur le jardin, ayant sous les yeux de
grands arbres et de jolies fleurs, il se reprit un peu
à la ioie de vivre. « Je suis très bien ici, dit-il
au docteur Défaut ; de la verdure ! des arbres ! Il
me semble être a la campagne. » Devant sa
fenêtre fleurissait un lilas : il en fut enehanté.
M'ne Muhlfeld remplissait sa ehambre de fleurs
tous les jours. La comtesse de Martel et la belle
M™ Gauthereau que Becque admirait beaucoup,
lui faisaient des visites journalières. Le docteur ne
lui permit que du lait comme nourriture. M™ Muhl-
feld se préoccupa de lui procurer de l'excellent
lait du Jardin d'Acclimatation. Le lendemain pen-
dant sa visite elle lui demanda :
— Eh bien ! M. Becque, votre lait est bon ?
— Non, non, ma chère enfant, il est horrible,
horrible. Il y a trop de crème. J'aime le plâtre et
4» HENRY BECQUE
l'eau. J'aime mon lait de Paris. Allez à la créme-
rie en face de chez moi et apportez-moi un litre
de ce lait-la.
A Neuilly, il avait terriblement changé. Ses
joues s'étaient creusées, et son regard commen-
çait à se voiler. Mais son humeur était demeurée
la même. Il plaisantait comme à l'ordinaire et sur-
tout il riait de la mort, mais il avait une telle
horreur de la crémation qu'il suppliait ses amis
de lui épargner à tout prix cette opération. Il
trouvait encore un peu de gaieté et d'espoir, mais
restait souvent préoccupé. Il parlait volontiers
et s'exprimait avec toute son intelligence. Mais
le sentiment de son mal le poursuivait.
— Mon pauvre docteur, je suis bien malade, je
crois que je suis perdu... !
— Quelle idée, vous allez de mieux en mieux ;
vous vous relèverez tout à fait.
— Vous croyez? Merci docteur, merci! et il
prenait les mains du docteur, de' Henry Bauër et
d'Edmond Rostand (1).
Une autre fois, entouré de ses amis, il déclara :
« Cet été je vais écrire une pièce sur les maisons
de santé ; une pièce gaie : ce sera drôle. » Ses
amis, quoique sachant qu'il n'écrirait jamais plus
de pièces, l'assurèrent qu'il ferait certainement
cette pièce et encore beaucoup d'autres (2). Le
(1) La plupart des renseignements sur ses derniers jours
ont été tirés de La Liberté du ,13 mai 1899.
(2) Lucien Muhlfcld, Echo de Paris, 14 mai 1899.
LA vie d'henry becque 49
même jour lorsque le docteur essaya de ranimer
son organisme par une injection sous-cutanée, en
s'excusant auprès du malade de la peine qu'il lui
causait, celui-ci lui répondit avec ironie : « Faites
donc, docteur, je vous assure que c'est délicieux. »
Le jeudi soir 11 mai, M. Octave Mirbeau alla le
voir. Plusieurs fois il se leva pour sortir et le
malade le retint. A la fin, Becque saisit son ara
par le cou et l'embrassa longuement comme s'il
avait eu la conscience que ses heures étaient
comptées. Ni le docteur Défaut, ni le docteur
Robin ne pensaient que sa fin fût si proche. Pen-
dant la nuit, le docteur Défaut fut informé que le
malade était dans un état de surexcitation très
grande, qu'il s'agitait beaucoup, voulait absolu-
ment se lever, et que le gardien avait toutes les
peines du monde à le retenir.
Il se rendit auprès de lui, essaya de le récon-
forter, en lui disant que le sommeil lui ferait du
bien.
— Oui, docteur, répondit Becque, je ferai tout
ce que vous voudrez.
A la surexcitation succéda un état de pros-
tration.
Quand le malade eut recouvré le calme, le doc-
teur Défaut se retira. Vers sept heures du matin la
surveillante accourut le prévenir que Becque sem-
blait être au plus mal. Lorsqu'il arriva, l'auteur des
Corbeaux était mort.
Il avait succombé doucement et sans agonie. Le
HENRY BECQUE 4
50 HENRY BECQUE
docteur avertit M. Muhlfeld qui a son tour avertit
ses autres amis. La Société des auteurs dramatiques
tint à se charger des obsèques. MM. Muhlfeld
et Rostand sollicitèrent une concession gratuite
auprès du Préfet de la Seine, pour un terrain au
Père-Lachaisu. Elle fut accordée.
Les obsèques eurent lieu le 15 mai 1899, à onze
heures, à l'église Saint-François de Sajes, rue
Brémontier. Son corps y fut apporté et exposé
une demi-heure avant la cérémonie religieuse.
Tous les grands littérateurs, acteurs et actrices
qui avaient créé ses rôles y assistèrent. Les cou-
ronnes de ses amis, de la Société des auteurs et
compositeurs, de l'Odéon, de la Comédie Fran-
çaise, du Théâtre Antoine, du cercle de la Critique,
étaient si nombreuses qu'on dut téléphoner pour
obtenir un char supplémentaire. MM. Henry
Roujon, Sardou, Henry Bauër, de Joncières, et
Georges Ancey, tenaient les cordons du poêle. Un
bataillon du 36* régiment d'infanterie rendit les
honneurs militaires, à la sortie de l'église, à l'offi-
cier de la Légion d'honneur. Les discours furent
prononces par MM. Roujon, Bauër, Ancey et Le
Senne.
Quand tout fut consommé, MM. Muhlfeld et
Rostand retournèrent dans le logis abandonné.
Depuis l'incendie, personne n'y avait pénétré. Ils
virent les couvertures roussies, les meubles car-
bonisés, un tas de livres blancs de poussière, et
sur un coin de table les restes du dernier repas,
LA VIE D'HENRY BECQUE 51
avec la note du marchand de vin qui l'avait
fourni ; elle était de deux francs soixante quinze
centimes. Enfin, au bas d'un placard, ils décou-
vrirent à demi-moisi par l'humidité, rongé par
les souris, le manuscrit des Polichinelles, cette
pièce qui devait être son chef-d'œuvre. Ils trou-
vèrent aussi les talons de mandats qui prouvaient
la générosité de son cœur qui, dans la pauvreté,
trouvait encore les moyens de secourir sa famille
et ses amis.
L'inventaire révèle le peu que l'on trouva chez
lui. Dans la cuisine il y avait une malle, un
flambeau, quatre ustensiles de cuisine, le tout
prisé par l'inventaire a cinquante centimes ! Il y
avait aussi deux bustes de Rodin, un pot-au-feu,
un matelas, et quelques dessins par Roll, Bib et
Thos. Il laissait derrière lui des dettes qui totali-
saient 53.300 francs 30 centimes. La société des
auteurs dramatiques fît le premier paiement, de
9.539 francs 35 centimes, le 20 décembre 1899,
et le dernier, de 1.600 francs, le 18 octobre 1910.
Beaucoup de gens furent surpris que des ob-
sèques religieuses aient été faites à Henry Becque,
dont les sentiments de scepticisme religieux
étaient connus. D'autres répandirent le bruit que,
pendant sa maladie, Becque se reconcilia avec
l'Eglise. Un de ses amis a fait cette objection (J) :
« Henry Becque par ses mots, comme par ses écrits,
(1) Le Figaro, 18 mai 1899.
52 HENRY BECQUE
fut un libre-penseur dans toute la force du terme.
Pas plus a sa dernière heure qu'aux autres, il n'a
changé de doctrine. Il n'aurait pas accepté les
secours suprêmes de la religion.
Mais il s'attache aux obsèques civiles, dans l'opi-
nion vulgaire, un caractère de manifestation toute
spéciale et, a défaut d'une volonté expresse et écrite
de l'écrivain, qui est mort intestat, ses amis n'ont
pas cru devoir interdire la cérémonie religieuse. »
Voici l'épitaphe qu'il composa pour lui-même :
Je n'ai jamais songé qu'aux autres
On souffre un peu moins que pour soi.
Par un décret du 2 août 1899, la rue qui por-
tait le nom de la rue Mauny changea son nom en
celui de Henry Becque. Cette rue se trouve au
treizième arrondissement.
Becque fut d'abord enterré dans une tombe
provisoire. Il ne laissait même pas l'argent de ses
obsèques, et pendant plusieurs années on put croire
que les ossements de Becque, les cinq années légales
écoulées seraient jetés à l'ossuaire. Ses amis
s'émurent. Antoine qui avait été si fidèle à Becque,
prit l'initiative de lui faire obtenir au moins une
sépulture durable. Le terme allait échoir. An-
toine s'entendit avec Emile Fabre, Xavier Roux
et convoqua les amis de Becque, par la lettre sui-
vante (1) :
(1) Communiquée par M. Paul Ginisty,
LA VIE D HENRY BECQUE .).j
Vous êtes prié d'assister à une réunion que les
amis de Becque tiendront lundi, 41 janvier 1904, à
quatre heures, au Théâtre Antoine. Dans cette réunion
on cherchera les moyens d'assurer une sépulture con-
venable à l'auteur des Corbeaux et de La Parisienne.
Les Convocateurs :
Antoine, Emile Fabre, Xavier Roux.
A la suite de cette réunion, une souscription
ouverte par la Société des auteurs réunit enfin la
somme nécessaire pour assurer à Henry Becque la
possession à perpétuité d'une modeste pierre
tombale au Père Lachaise. Elle porte simplemen
ces mots :
HENRY BECQUE
Auteur dramatique
1837-1899
Et puis on pensa a un monument 1 Déjà, en 1903,
M. Gustave Roger avait entrepris pour cela des
démarches avec la Société des auteurs drama-
tiques. Il alla d'abord chez MM. Sardou et Henry
Bauër, puis chez MM. Mirbeau et Antoine. Cette
même année M. Paul Mounet voulut lancer la sous-
cription par une seule représentation de gala de
Michel Pauper. Tous les amis de Becque s'y inté-
ressèrent. C'était M. Antoine qui fondait un comité
pour la statue et M. Sardou qui en acceptait la
présidence. M. Claretie contre qui Becque avait
écrit ses chroniques les plus caustiques envoya au
comité cent francs et de bon cœur. Il y eut plu-
54 HENRY BECQUE
sieurs galas dont le plus brillant fut celui de l'Odéon
où La Parisienne fut jouée par Réjane, Grand,
Antoine et de Féraudy (1).
Enfin le monument élevé à Henry Becque, à
l'angle de l'avenue de Villiers et du boulevard de
Courcelles, fut inauguré le 1er juin 1908. Une grande
tente carrée, ornée de drapeaux tricolores et de
velours rouge avait été dressée sur la chaussée
face à la station du métropolitain. M. Clemenceau,
alors président du Conseil, qui fut toujours un
admirateur de Becque, fit au comité la surprise de
venir présider la cérémonie.
Le monument très simple, est placé au centre
du refuge, qui se trouve au carrefour. Le piédestal
en pierre est de M. Netat. Le buste de Henry Becque
est l'œuvre de Rodin. Il émerge d'un de ces blocs
de marbre chers au grand artiste ; la tête où se lit
la mordante ironie du spirituel écrivain est légère-
ment rejetée en arrière ; la moustache est vigou-
reuse et courte. Le piédestal porte cette simple
inscription : Henry Becque (1837-1899). M. Victo-
rien Sardou fit précéder d'une étincelante allocu-
tion la remise du monument à la Ville de Paris et
M. de Selves, préfet de la Seine, remercia au nom
de la Ville après avoir dit toute son admiration
pour le satirique auteur des Corbeaux.
Dès lors les discours se succédèrent. MM. Du-
jardin-Beaumetz, Alfred Capus, Georges Le Comte,
(1) Le 1" juin 1908.
LA vie d'henry becque 55
Camille Le Senne et Henry Bauër, l'ami de tou-
jours d'Henry Becque parlèrent. La cérémonie
terminée, les amis de Becque s'en allèrent par
petits groupes en se contant quelques-uns des
mots ou des anecdotes qui montraient l'homme de
génie heureux d'avoir fustigé d'un mot vengeur, la
bêtise, la laideur, ou le mensonge. (1)
Sans doute, il ne pensait pas, en traversant ce
carrefour où il prenait ses repas, qu'un jour sa
statue s'y dresserait. Cette supposition, sans doute
l'aurait fait rire.
Lors des émeutes que causa l'exécution de Fer-
rer (2) son buste reçut une balle perdue. Des
provinciaux en voyage à Paris, s'arrêtant devant la
statue de Becque se demandaient entre eux qui
était le célèbre personnage dont il était l'image.
— Henry Becque ? Qui est-ce ? Qu'a-t-il fait ?
Léon Dierx qui se trouvait près d'eux se retourna
et leur dit :
— ■ Ne cherchez pas. C'est celui dont on refusait
les pièces. (3)
(1) Le Gaulois, 2 juin 1908.
(2) Anarchiste espagnol dont l'exécution excita des émeutes
parmi les socialistes dans tous les pays.
(3) Emile Bergerat, Souvenirs d'un enfant de Paris,
vol. IV.
CHAPITRE II
SON ŒUVRE THÉÂTRALE
« Lorsque nous étions jeunes, mes amis et moi,
artistes éblouis et passionnés, nous rêvions tout
naturellement de faire quelque chose. La poésie,
je dois le dire, était notre première tentation, et
sans doute la plus raisonnable. Après la poésie
venait le roman, l'analyse de ce pauvre cœur
humain que nous ne connaissons guère. Nous pen-
sions aussi au théâtre, quoique le théâtre avec
ses barrières et ses servitudes, nous effrayât un
peu (1). »
Voilà une confession de Becque, faite à la sor-
tie du lycée, au moment où le peu de fortune de
sa famille le forçait à chercher un emploi.
Sis préoccupations de jeunesse furent d'abord
dirigées du côté politique et social. Il voulut à un
moment se faire diplomate et pensait sérieusement
à entrer dans la carrière, lorsqu'il fit la connais-
(1) Henry Becque, Souvenirs d'un auteur dramatique,
p. 149.
SON ŒUVRE THEATRALE 57
sance du comte russe Potocki. Le comte Potocki
fut intéressé par les vers que le jeune Parisien
composait et le présenta au compositeur de Jon-
cières. Les deux hommes se plurent tout de suite,
et une grande amitié naquit entre eux. La maison
de M. de Joncières devint pour Becque un second
chez soi. De Joncières proposa à Becque une col-
laboration pour un opéra dont Becque écrirait le
livret et de Joncières la musique.
La littérature romantique anglaise était encore
à la mode à cette époque, Becque chercha son
inspiration chezByron. Il écrivit un Sardanapale,
opéra en trois actes et cinq tableaux, imité du
grand poète britannique (1).
Représenté pour la première fois a Paris, au
Théâtre-lyrique, le 8 février 1867, il ne rencontra
pas un éclatant succès. Ce qui fît le principal inté-
rêt de la pièce, fut que M1Ie Christine Nilsson, la
célèbre cantatrice suédoise, chanta le rôle de Myr-
rha. Néanmoins, le jeune poète avait réussi à com-
poser un poème d'opéra dont les vers étaient
vraiment agréables et lyriques. Mais il laissa
échapper l'occasion de faire pour le drame lyrique
ce qu'il devait faire plus tard pour le drame réa-
liste. Becque ne se vantait pas lui-même de son
premier essai. « Sardanapale ne compte pas » écri-
vit-il (2), et il disait ailleurs : « Les compositeurs
(1^ Lord Byron. Sardana palus, a tragedy, London,
J. Murray, 1821.
(2) Henry Becque, Souvenirs d'un auteur dramatique.
58 HENRY BECQUE
sont à plaindre ; ils manquent de poèmes ; ils n'en
trouvent plus que de bien médiocres : La fiancée
d'Abydos, Sardanapale et tant d'autres (1). » Mais
ce livret compte dans la destinée de Becque, car
il lui fournit la joie d'entendre applaudir ses vers
sur une scène, et de ce jour il jura de ne plus vivre
que pour le théâtre.
Sardanapale, œuvre de jeunesse ne présente
aucune trace de misanthropie. On n'y remarque
rien non plus de ce réalisme que son auteur mon-
tra plus tard dans ses grands chefs-d'œuvre.
Captivé par le théâtre, désireux de s'y faire une
place importante, il se remit au travail et écrivit
un vaudeville en cinq actes qu'il réduisit ensuite à
quatre. Ce fut V Enfant Prodigue (2). Ce vaudeville
ne se distingue guère des autres vaudevilles du
temps. Cependant Becque y déploie une verve
et une gaieté extraordinaire, et par-ci par-là se
montre déjà ce don d'observation qui atteignit
son apogée avec ses dernières pièces.
M. Bernardin, de Montélimar, a décidé d'envoyer
son fils Théodore à Paris pour achever ses études.
A l'occasion de son départ, il rassemble tous les
amis et sa famille. Il veut faire un discours. Parmi
ses invités, M. Delaunay, notaire, qui a fait ses
études de droitàParis surles genoux de M lle Amanda.
'1) Henry Becque, Souvenirs d'un auteur dramatique ,
(2) Représenté pour la première fois à Paris, sur le Théâtre
du Vaudeville, le 6 novembre 1868. La brochure est dédiée
à« Antontne sans rancune ». M"c Antonine jouait le rôle de
Clotilde.
SON ŒUVRE THÉÂTRALE 59
Celui-ci charge le jeune homme de porter une
lettre et un paquet a M. Chevillard demeurant à
P^ris.
Théodore, arrivé dans la capitale, cherche Che-
villard à son adresse. 11 trouve, dans la loge du
concierge, Clarisse, qui n'est autre que l'ancienne
Amanda du notaire. Théodore se laisse prendre a
ses appâts et demande un rendez-vous. Clarisse
devient sa maîtresse et le jeune homme, naturel-
lement, néglige sa famille. Delaunay se souvenant
de ses beaux jours à Paris, a l'idée d'y retourner,
et descend a l'hôtel où se trouvent Théodore et sa
Clarisse. Alors se succèdent une série de farces où
sont mises a jour les infidélités de Clarisse ; mais
Théodore, qui l'aime, veut l'épouser quand même.
Elle doit partir en voyage pendant quelques jours.
En revenant, elle a eu comme compagnon de
voyage, le père Bernardin, comme par hasard, qui
venait a Paris chercher son fils prodigue. Elle a ou-
blié dans le wagon une cage à oiseau. Bernardin la
lui rapporte. Tout Montélimar se rencontre chez
Clarisse. Celle-ci présente tout le monde sous des
noms de noblesse et prétend même faire passer
Bernardin pour son père. Une autre série de qui-
proquos, et le père à la fin ramène son fils à Mon-
télimar.
Tel est le canevas de sa première pièce. Rien
de plus naïf que l'intrigue de ce vaudeville de
quatre actes. On se rend bien compte que le jeune
auteur manque de métier.
60 HENRY BECQUE
Cependant cette pièce a laissé derrière elle une
réplique devenue célèbre : les femmes, dit un per-
sonnage, sont comme les photographies ; il y a
un imbécile qui garde précieusement le cliché,
pendant que les gens d'esprit se partagent les
épreuves.
Nous sommes arrivés à l'année 1870. Becque,
encouragé par le très réel succès de L'Enfant Pro-
digue, s'essaie à un nouvel ouvrage. Il écrit cette
fois, Michel Pauper, où il étale des revendications
sociales qui étaient les siennes à cette époque. Dans
ce drame en quatre actes, Becque essaya, non sans
succès de mettre à la scène des caractères, à rem-
placer le conflit des faits par celui des idées. L'aven-
ture de Michel Pauper est un écho de la lutte des
classes, qui, après avoir englouti la noblesse sous
la victoire de la démocratie bourgeoise, menace
de submerger à son tour cette bourgeoisie, sous la
poussée du socialisme. C'est l'étude d'un ouvrier
qui deviendrait un grand inventeur, si son amour
pour une jeune fdle ne désolait pas sa vie et, si,-
de désespoir il ne se mettait à boire. C'est aussi
l'étude d'un caractère de jeune fille fière et pas-
sionnée qui se laisse entraîner par des idées ro-
manesques. La langue de Michel Pauper laisse
encore à désirer. Il est souvent emphatique et
déclamatoire. Mais déjà les caractères y sont vi-
goureusement tracés, et la pièce avec tous ses
défauts, est pleine d'intérêt.
Voici l'intrigue. M. de la Roseraye, industriel et
SON ŒUVRE THEATRALE 61
financier, exploite les découvertes de Michel Pau-
per, simple ouvrier illettré. Michel vient chez le
financier demander ses comptes, car il sait que sa
situation est obérée. Au milieu de la controverse,
paraît Hélène, fille de la Roseraye, et Michel Pauper
se sent pris d'amour soudainement, comme un
impulsif qu'il est. Sans préliminaire, il demande à
de la Roseraye, la main de sa fille. De la Roseraye
s'étonne, raille, mais, ne voulant pas briser avec
Michel, l'autorise du moins à lui faire la cour.
La romanesque Hélène, pourtant, a choisi un
autre prétendant, le comte de Rivailles, grand sei-
gneur pourri de vices qui ne veut pas l'épouser. Il
cherche à la séduire et vainement lui demande de
s'enfuir avec lui. C'est au milieu de cet entretien
que de la Roseraye, ruiné, entre et demande au
comte de lui prêter de l'argent pour se sauver, mais
le misérable refuse et lui conseille cyniquement de
se brûler la cervelle. La Roseraye va alors trou-
ver sa femme et lui pose la question : « Sauver la
fortune ou l'honneur ? » celle-ci répond en pleu-
rant : « l'honneur » et il se tue, en proférant :
« Crève, gredin ! »
Hélène, plus agitée et plus romanesque que
jamais, s'est donnée au comte de Rivailles. Michel,
amoureux d'elle, a changé complètement à la
suite de cet amour. Il parle mieux, s'habille mieux,
travaille davantage, et ne boit plus. Il dirige une
fabrique. Hélène raconte a l'oncle du comte de
Rivailles, le baron von der Holmeck, la faiblesse
62 HENRY BECQUE
qu'elle a eue, et le baron pour réparer l'honneur
de la famille, lui offre de l'épouser lui-même. Mais>
Mrae de le Roseraye, à l'insu d'Hélène, l'a déjà pro-
mise à Michel Pauper.
Hélène se laisse faire. Le mariage a lieu, la jeune
femme, la conscience bourrelée de remords ne peut
plus garder son secret. Dans une scène émouvante,
avant que d'entrer dans la chambre nuptiale, elle
avoue qu'elle a appartenu a un autre. Michel, fou
d'amour et de colère veut la poignarder, mais il se
domine et s'enfuit dans la nuit. Hélène envoie cher-
cher son comte de Rivailles, et tous deux se
sauvent dans la rue, trébuchant sur un ivrogne,
qui est tombé dans le ruisseau : Michel Pauper.
Michel s'adonne maintenant à la boisson, mais
continue ses recherches sur la cristallisation du
carbone. A force de surmenage, et par ses excès de
boisson, il perd le sens. Mme de la Roseraye le
recueille et le soigne, comme son fils. Au bout de
quelques mois, Hélène brisée par le remords,
revient a sa mère et a son mari. Elle fait tout son
possible pour réveiller dans le cerveau de son mari
le souvenir du passé. Il est trop tard. Il ne la
reconnaît plus. Il s'imagine qu'elle est venue lui
voler son invention ; il se précipite vers ses appa-
reils, les ouvre, et tombe mort, entouré de dia-
mants.
Hanté par des arrières pensées politiques, Becquej
déclara lui-même « avoir ramassé, autour d'une
intrigue romanesque, tout ce que le socialisme
SON ŒUVRE THEATRALE 63
-
d'alors comportait de revendications (4). » Déjà,
nous voyons posé le problème de la vie difficile,
la question d'argent et l'exploitation de l'homme
par l'homme. Malgré ses défauts et sa grandilo-
quence, la pièce manifeste un très réel progrès
sur Y Enfant Prodigue. Elle nous fait connaître
le Becque de 1870, préoccupé de politique et de
socialisme. Becque, là encore, a été un initiateur.
C'est sans doute la première fois que l'ouvrier
apparaît sur la scène et que la question sociale a
été traitée au théâtre. « On y constate, dit Becque
lui-même, des préoccupations de réforme et de
justice sociale qui ont été jusqu'ici étrangères a
noire théâtre (2). »
A cette époque, on discutait beaucoup la ques-
tion du divorce. Dumas fils en était le défenseur.
Il a consacré une grande partie de son théâtre à
cette thèse. Il était fort à la mode. Beaucoup d'in-
tellectuels se réunissaient chez lui certains jours.
Dumas leur faisait des discours sur eette question
du divorce. Le jeune Becque, qui y assistait dévo-
rait les mots et les idées du conférencier. Et il en
conçut le sujet de sa troisième pièce : L'Enlève-
ment.
Vaudeville, drame, comédie de caractère, tel
est le processus du développement de l'art de
Becque. L'Enlèvement est l'histoire d'une femme
mariée à un homme débauché et qui, après avoir
(i) Henry Becque, Souvenirs d'un auteur dramatique.
(2) Idem,
1)4 HENRY BECQUE
lutté en vain pour sauvegarder les apparences
envers le monde et la société, devant l'indignité
démontrée de son mari et l'impossibilité de rompre
un mariage perpétuel, s'enfuit avec un amant.
Becque, qui n'aimait pas les pièces à thèse, a écrit
la une thèse en faveur du divorce. Si l'idée lui en
est venue de Dumas, il lui en a gardé rancune.
Becque écrivait plus tard sur le divorce : « Il y a
dans la galanterie quelque chose de léger et de
passager auquel nos femmes mariées ne renonce-
ront pas. Bien des femmes d'ailleurs qui trompent
leur mari avec un entrain véritable, hésiteraient
a épouser leur amant. Lorsqu'un homme ou une
femme auront une raison cruelle pour se désunir,
ils n'y arriveront que lentement, avec effroi, après
bien des combats. La famille et les conseillers
interviendront. Le monde se fera entendre de loin.
Si la raison cruelle l'emporte et les détermine, ils
seront liés encore par le passé Et cette réforme,
demandée surtout pour les femmes, tournera
bien souvent contre elles. Les martyres paieront
pour les autres. On n'attendra pas la mort de sa
femme, pour en épouser une autre (1). »
Le sujet de U Enlèvement est le suivant : A la suite
des infidélités répétées de son mari, Emma de
Sainte-Croix s'est retirée à la campagne où sa
belle-mère est venue la rejoindre. Un voisin affable,
Antonin de la Rouvre, séparé de sa femme, fait à
(1) Le Matin, 14 septembre 1884.
bon œuvre iiii.aïi\ale <T?v *^
Emma une cour assidue. La belle-mère, soucieuse m
de l'opinion du monde, voudrait une réconciliation
entre son fils et sa femme. Elle convoque Haoul à
la maison de campagne. Mais Raoul n'est pas un
homme sérieux. II consent à voir sa femme, mais
refuse de renoncer à la vie dissipée de Paris. Et
voici que sa maîtresse, Antoinette, le suit jusque
dans la maison d'Emma. Imprudemment, elle I»'
relance jusqu'au salon de sa femme. De la Rouvre
arrive et découvre qu'Antoinette est son ancienne
épouse.
Emma se réfugie dans sa chambre. Sa belle-
mère essaie encore une fois la réconciliation. Sa
belle-fille persiste dans son refus, surtout après
L'attitude cynique que prend Raoul entre sa femme
el sa maîtresse. Raoul, furieux, gifle sa femme,
puis, sans plus s'en soucier, s'en retourne à Paris
avec Antoinette. Emma, comprenant enfin que
tout est perdu du côté de son mari, cède à son
inclination, et s'enfuit avec de la Rouvre.
L'Enlèvement tomba. Faute d'argent, Becque se
vit obligé de gagner sa vie, et entra à la Bourse.
Certains journaux, Le Peuple, L'Union Républi-
caine, Le Henri IV, s'empressèrent de L'associer h
leur rédaction. Il y faisait des chroniques et de
la critique dramatique. Il ne restait jamais long-
temps dans le même journal. Mais il avait accès
;i tous les théâtres, comme critique. Il assistait
ainsi aux premières, et c'est ce qu'il désirait le
plus.
HENRY BECQUE i
66 HENRY BECQUE
« Après le brillant échec de L' Enlèvement qui
m'avait demandé plusieurs mois de travail —
nous déclare Becquo — et rapporté cent cinquante
francs, je croyais bien que la scène française et
moi nous ne nous reverrions plus. » (1). Mais le
théâtre redevint vite son va-tout. Il n'avait jamais
eu de fonds de magasin. Il ne savait pas ce que
c'était que de prendre des notes ou d'écrire des
scénarios. L'Enlèvement avait été bâclé à la hâte,
dans le deuil de l'invasion et les préoccupations
d'argent. Il était bien décidé cette fois, en entrepre-
nantun nouvel ouvrage, aie défendre contre tout, le
reste, a l'exécuter sans défaillance et à l'écrire
rigoureusement. Et il écrivit son grand chef-
d'œuvre : Les Corbeaux.
« Pourquoi, des quelques sujets qui me trottaient
alors dans la cervelle, ai-je choisi Les Corbeaux ?...
J'ai passé comme voulait Boileau, du plaisant au
sévère. Mais c'est le sévère, — qu'il y ait de ma
part, erreur ou prétention — qui m'a toujours
tenté J'avais été frappé bien des fois, lorsqu'une
famille a perdu son chef, de tous les dangers
qu'elle court et de la ruine où elle tombe bien
souvent. (2) »
« Il y a chez moi du révolutionnaire sentimen-
tal. Je n'ai jamais eu beaucoup de goût pour les
assassins, les hystériques, les alcooliques, pour les
martyrs de l'hérédité et les victimes de l'évolution...
(1) Henry Becque, Souvenirs d'un auteur dramatique,
(2) Idem.
SON ŒUVRE THÉÂTRALE 67
Les scélérats scientifiques ont bien de la peine a
m'intéresser. Mais j'aime les innocents, les dépour-
vus, les accablés, ceux qui se débattent contre la
force et toutes les tyrannies (1) ».
C'est dans cet état d'esprit qu'il composa sa
nouvelle pièce.
En s'associant avec un riche fabricant, Teissier,
M. Vigneron a réussi a amasser une certaine for-
tune qu'il a mise dans une fabrique et dans des
terrains. Il a une femme, un fils et trois filles,
Judith, Marie et Blanche. La famille vit unie dans
l'aisance et le bonheur. Blanche, la plus jeune des
filles, est fiancée à un jeune efféminé, Georges de
Saint-Genis. On célèbre les fiançailles. Les invités
arrivent. Tout le monde est gai. Mais hélas ! en
pleine joie, un visiteur inattendu vient annoncer
la mort de M. Vigneron, foudroyé par une attaque
d'apoplexie.
Alors accourent les corbeaux. Le fils Vigneron
s'est engagé. On n'entendra plus parler de lui. Les
quatre femmes restent seules eri face de l'associé
Teissier, du notaire Bourdon, de l'architecte
Lefort, des fournisseurs qui se jettent sur la
pauvre succession, abusent de l'ignorance des
femmes pour les dépouiller de leur héritage. Les
femmes se consultent pour en sauver au moins
les débris. Elles se débattent sand savoir. Chacune
a son idée. Personne ne les aide. Leurs cunseils
(1) Souvenirs d'un&uteur dinmrdique.
68 HENRY BECQUE
naturels s'entendent pour les berner. M™ de Saint-
Genis s'inquiète. Son fils lui a avoué qu'il avait
anticipé sur le mariage. Peu importe a la mère,
qui, se doutant bien que la dot de Blanche ne sera
plus ce qu'elle aurait été, impose à son fils la rup-
ture. C'est elle-même qui vient annoncer la nou-
velle à la jeune fiancée. Blanche est épouvantée du
coup qui la frappe. Perdant la tête, ne voyant
d'autre ressource, elle avoue sa faute, elle déclare
que le mariage ne peut être différé, qu'il y va de
son honneur. Mme de Saint-Genis n'en prend occa-
sion que pour l'insulter et la traiter de « fille per-
due ! ». Devant l'irréparable malheur, Blanche
s'évanouit. Elle perdra la raison. Mme Vigneron
lasse de lutter contre des adversaires trop armés,
consent à tout signer, à tout abandonner : « qu'on
me laisse au moins mes enfants, dit-elle. »
Voilà la famille ruinée. Mais Teissier s'est
laissé prendre aux charmes de Marie. Il est pris
pour elle d'une passion sénile, et lui propose
cyniquement de devenir sa « gouvernante », avec
espérance de mariage. Marie repousse ses propo-
sitions avec horreur. Teissier alors se décide au
mariage. Il propose à Marie de lui constituer un
douaire et Marie, malgré l'opposition de sa mère,
se dévoue et accepte, enfin de pouvoir assurer à
la pauvre Blanche les soins nécessaires à son
état.
La langue des Corbeaux est admirable, puissante
et sobre. Pour le théâtre français cette pièce était
SON ŒUVRE THÉÂTRALE B9
un apport nouveau, quelque peu révolutionnaire,
pour ainsi dire. En montrant au premier acte,
le bonheur d'une famille bourgeoise vivant à son
aise, Becque nous expose la ruine complète de
cette famille par la mort de son chef, et les mal-
versations des hommes qui l'entourent. En quit-
tant les chemins battus de l'adultère et des péri-
péties d'amour qui constituaient le ressort de pres-
que toutes les pièces d'alors, Henry Becque
changea l'axe du théâtre, et lui imprima des con-
ceptions et une mentalité nouvelle.
« Les Corbeaux, dit Becque, me demandèrent une
année de travail. Cet instant de ma vie est le plus
heureux dont je me souvienne En montrant
une famille dépouillée par des hommes d'affaires,
j'ai appelé l'attention sur un malheur très fréquent,
très général, et sur des véritables crimes commis
juridiquement. J'aurais sans doute produit d'autres
ouvrages du même genre, si les gouvernements,
les directions de théâtre, la critique et le public
n'étaient pas tous d'accord pour maintenir la scène
française dans la frivolité et la gaudriole !... (1) »
Et il nous dit ses projets avortés: « Si Les Cor-
beaux avaient été joués à leur heure, c'est-à-dire
lorsqu'ils ont été terminés, je n'aurais jamais écrit
La Navette. Et plus tard après la représentation
des Corbeaux, si Perrin avait été un autre homme,
j'aurais donné Le Monde d'Argent au Théâtre
(1) Souvenirs d'un auteur dramatique.
70 HENRY BECQUE
Français et je n'aurais jamais écrit La Pari-
sienne. (1) »
Pendant une des visites que M. Tissot lui fai-
sait, Becque avoua : « Dans mon premier projet,
Mme Vigneron n'avait que deux filles. Après
réflexion je leur ai donné une troisième sœur.
li fallait éviter l'antithèse de la brune et de la
blonde ! » (2) Becque n'a pas dit laquelle de ces
sœurs il avait ajouté. Il est vraisemblable que ce
fut Judith.
Nous avons vu que la pièce fut écrite vers 4877.
Lorsqu'on s'avise de la comparer aux pièces à suc-
cès (3) de cette époque, on demeure stupéfait de
l'audace qu'il fallut à Becque pour oser présenter
Les Corbeaux et l'on s'étonne moins que pendant
cinq ans le malheureux auteur, le manuscrit sous
le bras, s'en fut frapper à la porte de tous les
théâtres qui refusèrent de s'ouvrir a lui. Becque
voulait des réponses immédiates. Il lui était insup-
portable d'attendre. Il avait besoin d'être encou-
ragé, on lui demandait des concessions au goût du
jour. Becque n'en fit aucune et préféra voir refu-
ser partout sa pièce.
En attendant que l'on jouât ses Corbeaux, il écri-
vit d'abord La Navette, pièce en un acte qui nous
révèle une première esquisse de La Parisienne.
(1) Souvenirs d'un auteur dramatique.
(2) Ernest Tissot, La Revue Générale, décembre 1904.
(31 La Fille de Roland, de Henri de Bornier, L'Etran<)èie,
de Dumas fils et Les Fourchambault , d'Augier, entre autres.
SON ŒUVRE THEATRALE 71
Antonia fait la navette entre trois amants. L'un se
lasse ; un deuxième arrive et se lasse ; un troisième
survient, mais le premier revient, et le plus en
vogue est toujours celui qui paie.
On ne jouait toujours pas Les Corbeaux et
Becque deux ans plus tard, en 1880, fit une autre
pièce en un acte : Les Honnêtes Femmes, Après
avoir ruminé dans sa tète, pendant des semaines,
les personnages, leurs caractères, leurs répliques,
Becque écrivit cette pièce ujn soir, entre huit et
onze heures. C'est l'histoire d'un jeune homme qui
vient faire la cour à une jeune femme mariée et
raisonnable. Elle le met bien vite à sa place et lui
fait épouser la fille d'une de ses meilleures amies.
Becque a peut-être mis dans cette pièce sa théorie
du mariage, et ce qu'il doit être : un bonheur
tranquille.
Les Corbeaux enfin joués en 1882, Becque se
remit au travail. Il va montrer l'apogée de son art
d'observateur dans La Parisienne. Plus fine que
Les Corbeaux, elle est moins puissante. Il a mis sur
la scène deux personnages dans une situation
immorale, mais ces deux personnes conservent
leurs sentiments de moralité. L'intrigue commence
après que le ménage à trois s'est établi. Un
cherche vainement une intrigue, un sujet de comé-
die, une action quelconque en cette succession de
scènes. Chaque scène en soi est curieuse, d'une
remarquable vérité, pleine de mots d'un comique
profond, de mots de situations el de caractères. Et
72 HENRY BECQUE
toutes ces scènes n'aboutissent à aucun incident,
à aucun dénouement. II n'y a pas de lutte ni inté-
rieure ni extérieure. Tout se passe dans le dialogue.
Sur la cheminée de Becque, imprimée en gros
caractères et encadrée d'un filet d'or se trouvait
la phrase du monologue de Figaro : « Femme !
Femme ! créature faible et décevante... ! nul ani-
mal créé ne peut manquer à son instinct: le tien
est-il donc de tromper? (1) »
— Mon petit, dit Becque à M. Roux, retiens
bien cette phrase... Tu n'auras plus besoin de lire
les romans contemporains et tu n'auras jamais
d'embêtements. (2)
De cette phrase, il voulait faire l'épigraphe de
La Parisienne. Le fond de la pièce est là. Becque
ne crut jamais beaucoup à la femme honnête. Il
n'était point indifférent aux qualités de la Pari-
sienne Clotilde. Il goûtait en connaisseur sa grâce
et sa perverse gentillesse. Il savait tout le charme
d'une robe qui passe et n'était point économe de sa
tendresse. Mais bien vite, il s'ingéniait à découvrir
dans la femme, l'être perfide et cruel (3).
<( Eh, mon Dieu, a-t-il écrit, La Parisienne,
c'est une fantaisie qu'il est très agréable d'avoir
faite pour montrer aux gens d'esprit qu'on n'est
pas plus bête qu'eux. (4) »
(1) Le Mariage de Figaro, Acte V, scène III.
(2) Xavier Roux. Le Figaro (Supplément), 30 mai 1908.
(Z) (Idem) (Idem) (Idem)
(4) Souvenirs d'un auteur dramatique.
SON ŒUVRE THEATRALE 73
Sa Parisienne à peine terminée, l'auteur com-
mençait une autre pièce, — mais qu'il n'acheva
jamais. Elle traîna pendant des années et démé-
nagea de quartier en quartier avec le malheureux
écrivain.
Il semblait impuissant à terminer Les Polichi-
nelles. Il cherchait vainement un dénouement et
s'est contenté d'annoncer sa pièce, d'en déclamer
des fragments, et d'exciter une curiosité qu'il ne
pouvait pas satisfaire.
Au mois d'août 1887, un rédacteur du Matin alla
trouver Becque chez lui, avenue de Voiliers.
Becque le reçut dans son « cabinet de travail »,
grande pièce très claire et à peu près vide. Becque
y travaillait debout et en marchant. « J'ai besoin
de mouvement pour en donner à mes person-
nages. »
— Le titre de votre pièce, est bien Les Polichi-
nelles ?
— Oui. J'avais pensé d'abord à appeler la pièce
L'affaire. C'est une affaire qui en est le -sujet
et qui sert de point de ralliement à tous mes person-
nages. Mais j'ai craint que ce titre ne fût obscur
pour une pièce qui ne l'est pas, et je me suis décidé
pour Les Polichinelles .
J'ai entrepris deux comédies sur la finance,
toutes deux très gaies, bien que le milieu et le ton
en soient différents. La première s'appelle Le
Monde d'Argent et je la lirai a la Comédie Française.
C'est dans celle là que j'ai cherché a peindre la
74 JTENRY BECQUE
Finance, la grande Finance ; des hommes intelli-
gents, supérieurs, des créatures véritables, saint-
simoniens et d'autres qui ont, comme M. Renan
l'a finement observé, mis du mysticisme dans les
affaires. Les Polichinelles c'est autre chose. Ce
sont des bohèmes, des déclassés de tout rang qui
vivent autour d'un aventurier de la Bourse.
Il y a une convention au théâtre pour les gens
d'affaires. On en fait des hommes-chiffres, à cheval
sur leur caisse. La Vérité est bien différente. Les
hommes d'affaires sont aussi des hommes de plai-
sir ; ils s'amusent, vivent librement, ont plusieurs
ménages. C'est la caisse bien souvent qui leur
manque.
Les Polichinelles est une pièce fort légère avec
des parties de vaudeville, une satire inoffensive
qui ne peut blesser personne. Je craindrais- plutôt
du côté de la censure. Mais les Athéniens du Gou-
vernement se souviendront,] 'espère, d'Aristophane,
et me laisseront la même liberté sans me demander
la même réputation J'ai fait Les Polichinelles
comme j'ai fait mes autres ouvrages, avec de
l'observation et avec de l'imagination aussi. Un
auteur imagine toujours quelque chose. C'est forcé.
L'importance est que ce qu'il invente, s'harmonise
avec le reste et donne la même illusion. Bien plus,
ou peut avoir l'imagination du réel, comme d'autres
ont l'imagination de l'idéal.
On a dit que je mettais sur la scène des histoires
et des personnages que je connaissais. C'est une
SON ŒUVRE TIIl-ATRALi: 75
méchanceté, une sottise. Je ne copie pas. Je n'ai
jamais pris une note. Je me sers de l'observation
accumulée, prise partout, sans ordre, sans dessins
malgré moi.
— Les Polichinelles sont-ils faits sur le modèle
de La Parisienne ?
— Non, sur un tout autre modèle. Un seul mot
vous fera comprendre. La Parisienne n'avait que
cinq personnages, Les Polichinellles en auront
trente. Je n'ai pas plus de procédés que de théorie.
Je recommence chaque fois une forme nouvelle
appropriée à mon nouveau sujet. Quand un artiste
a un procédé dont il est sûr et que le public l'a
adopté, alors il devient un maître et il ne fait plus
que de mauvaises choses. »
En 1889, M. Tissot lui fit, une autre visite.
« Six mois, Monsieur, dit Becque, du matin au soir
porte condamnée, sans me permettre une sortie
je me suis astreint a relire à voix haute, La Pari-
sienne, en rabotant tout ce qui ne me paraissait
pas indispensable au parfait équilibre de ma pièce.
C'est ce que je vais faire pour Les Polichinelles.
J'achève de les écrire, cet été, et ensuite, toute
une année, vous m'entendez, j'irai me terrer dans
quelque quartier perdu, afin de pouvoir, vingt
heures par jour, corriger et recorriger à l'aise
mon manuscrit (1). »
M. de Joncières raconte également que Becque
(1) Ernest Tissot, La Revue Générale, décembre 1904.
76 HENRY BECQUE
avait lu Les Polichinelles complets devant sa
famille, un soir, dans son appartement rue de
Castiglione. Tout était arrangé pour les jouer.
Tous les interprètes sauf deux avaient été choisis.
M"e Antonine qui avait créé La Parisienne devait
jouer le grand rôle féminin. La date n'était pas
fixée (1). Si Becque avait achevé la pièce, il ne
la conserva pas, car le manuscrit qu'il nous a
légué, est loin d'être une pièce complète. Il est
composé de six cahiers ; la liste des personnages
n'est pas établie par l'auteur, et le dernier acte
manque tout a fait. La scène II du quatrième acte
a paru dans le supplément du Figaro, le 49 dé-
cembre 1890. Becque a tiré la scène XV du troi-
sième acte et après quelques remaniements l'a
publiée, le 27 juin 1896, dans La Vie parisienne
sous le titre Madeleine. On dirait que, dans Les
Polichinelles, Becque avait prévu le Panama (2)...
Becque fut surpris de voir ses imaginations et ses
inventions réalisées et même dépassées dans la
réalité. Si on l'a accusé, à propos des Corbeaux,
de voir la vie exagérément en noir, on ne pourrait
lui faire le même reproche pour Les Polichinelles.
Des affaires retentissantes ont montré depuis que
Becque avait bien jugé les loups-cerviers de la
finance. Au moment même où on publiait le
manuscrit des Polichinelles éclatait l'affaire Ro-
chette.
(1) Comœdia, 2 septembre 1910.
(2) La Presse, 13 mai 1899.
SON ŒUVRE THÉÂTRALE 77
Becque souffrait déjà de la maladie qui devait l'en-
lever. Toujours observateur, il mettait sur le papier
ses réflexions sous forme d'épigrammes ou de
maximes, qu'il envoyait de temps en temps aux
revues. Il avait écrit aussi quelques saynètes qu'il
fit publier: Veuve, dansLa Vie parisienne, le 23 jan-
vier 1897. C'est un épilogue de La Parisienne ;
le veuvage de Clotilde. Elle est en rapport logique
avec les trois actes représentés. Voici l'ultime
pensée de Clotilde envers son mari : « A choisir...
entre mon mari et lui... C'est peut-être lui que
j'aurais préféré perdre. » Le Domino à quatre fut
publié le 20 mars 1897 dans La Vie parisienne.
Dans La Revue de Paris parut Le Départ, le 1" mai
1897. Dans ce lever de rideau, Becque nous a mis
sous les yeux la vie d'un atelier parisien, montrant
les dangers et les tentations auxquelles sont expo-
sées les ouvrières de ces ateliers. Il met en scène
un couturier dont le fils voudrait épouser une
ouvrière. Pour rompre ce projet, il envoie son fils
en Angleterre et tente de séduire la jeune fille ; elle
résiste, il la chasse et de désespoir elle se laisse
entretenir par un riche soupirant.
Une Exécution a paru dans La Vie parisienne le
24 juillet de la même année. C'est l'histoire d'un
maire qui envoie à Paris un de ses administrés qui
s'est mal conduit dans son village. Ce maire profite
du départ pour faire un beau discours a la gare. En
1898, la Bibliothèque artistique et littéraire pu-
blia le théâtre complet de Becque en trois volumes.
78 HENRY BECQUE
Becque fut-il un auteur infécond? on l'a soutenu
non sans vraisemblance.
Certes, la fécondité n'est pas a elle seule le génie,
mais celui-ci va rarement sans celle-là. On peut se
demander ce qui serait arrivé -, si les directeurs
avaient joué avec plus d'empressement les pièces
de Becque. Aurait-il été plus fécond ? Becque
répond que oui, et cela est bien possible. Si Becque
n'avait pas perdu tant d'années en refus et en rebuf-
fades, il aurait certes eu l'esprit plus libre pour pro-
duire. Au reste, son bagage littéraire est suffisant
pour lui assurer une !des premières places dans le
théâtre français. Derrière Molière la réputation de
Beaumarchais ne s'est-elle pas établie avec deux
pièces ? Becque lui-même regrettait son peu de fé-
condité. Un jour dans une promenade avecLacour,
il déclara que « la fécondité est une des marques
du génie. Je regrette beaucoup de n'avoir pas pu
écrire un grand drame de passion comme Amants. »
A la première des Mauvais Bergers de M. Octave
Mirbeau, Becque se trouvait dans une loge.
M. Laeour l'aborda pendant l'entracte.
— Eh bien ! Becque, qu'est-ce que vous faites
maintenant ?
— - Ah ! répondit Becque, je ne fais plus rien.
Je suis dépassé. Voyez la pièce de Mirbeau. C'est
beau. Je suis républicain de l'ancien régime. Les
jenines m'ont dépassé, je ne peux plus rien faire.
SOx\ ŒUVRE THEATRALE "[»
D'ailleurs, dès le jour qu'il se voua au théâtre,
il perdit beaucoup de son temps dans les foyers du
théâtre, les loges d'acteurs, les salons et cabarets
littéraires. Becque s'y plaisait, comme en cela
beaucoup d'autres auteurs. Il y défendait avec
esprit son œuvre méconnue, et s'usait dans une
défensive contre ses adversaires qui absorba son
temps et ses forces.
Mais ce ne fut pas, comme on l'en a accusé, un
paresseux. Ses pièces portent la marque d'un
labeur obstiné. Cette précision du verbe, cette con-
densation de la pensée, cette force d'expression
n'ont pas été obtenues sans que Becque ait mis et
remis nombre de fois ses ouvrages sur le métier.
Homme de talent et de puissance, le théâtre et
le journalisme auraient dû lui offrir les moyens
de subsister ; mais il n'y parvint presque jamais.
Il ne fut jamais favorisé de la fortune et il mourut
dans une vraie misère. Qu'il soit mort si pauvre,
cela est aussi plein d'enseignement. Le rénovateur
du théâtre moderne a subi le sort de tant d'esprits
nouveaux, restés obstinément incompris de leurs
contemporains. Le dégoût de ces luttes, le besoin
de s'en défaire qui le tenait vers la fin de ses jours
avaient atteint un degré extrême.
Il a exprimé ses sentiments de lassitude dans
un court poème que voici :
Si pétais seul et libre et sage,
Si j'étais maître de mes pus.
Je m'en irai dans un village
Où l'on ne me connaîtrait pas. '
80 HENRY BliCQUE
Oui, je cherche encore la demeure,
Le toit paisible où je pourrais
Me reposer une heure, une heure
Je ne la trouverai jamais (1).
(1) M. Paul Ginisty. Les Annales, 9 octobre 1910.
CHAPITRE III
LES LUTTES
Lorsque Becque présenta au théâtre L'Enfant
Prodigue, sa véritable première pièce (Sardana-
pale, comme il le dit lui-même, ne compte pas), il
était évidemment sans relations. Il avait eu toute-
fois l'occasion de se faire présentera M. Peragallo,
agent général de la Société des auteurs. Becque,
qui avait quitté le toit paternel, et qui était fort
désargenté, lui porta, a tout hasard, L'Enfant Pro-
digue. M. Peragallo, intéressé par la gaieté de la
pièce, lui offrit de l'inviter à dîner avec le direc-
teur du Vaudeville, et, dans l'intimité du dessert,
de lui lire sa pièce. Becque attendit plusieurs jours
un mot de M. Peragallo, mais, la promesse de
l'agent ne se réalisant pas, Becque estima qu'il
valait mieux prendre lui-même l'affaire en mains.
A cette époque, Francisque Sarcey, surnommé
« le prince des critiques », était l'homme qui avait
le plus d'influence non seulement sur les scènes,
mais aussi auprès des directeurs. Becque réfléchit
HENRY BECQUE 6
82 HENRY BECQUE
un moment et un beau matin, la pièce sous le bras,
il s'en fut à la maison de « l'oncle. » Il s'y pré-
senta, il expliqua son affaire, mais Sarcey, très
occupé, disait-il, l'évinça en lui affirmant qu'il avait
pris le parti de ne plus lire de pièce nouvelle. Avec
beaucoup de congratulations il s'en excusa auprès
du jeune auteur. Celui-ci n'eut plus qu'à rentrer
chez lui avec son manuscrit. Ce premier insuccès,
qui en précédait bien d'autres, affecta beaucoup
Becque. Que faire ? Pas d'amis parmi les auteurs
pour lui donner un appui auprès des directeurs.
Cependant, quelques jours après sa visite chez
M. Sarcey, il apprit que M. Peragallo avait enfin
réussi dans ses démarches de le faire se rencon-
trer avec le directeur du Vaudeville. Non seule-
ment M. Harmant vint au dîner, mais il amena
avec lui un de ses associés. Avant de se rendre
dans la salle à manger, les deux invités entendirent
la lecture que fit Becque de son Enfant Prodigue.
La pièce était amusante. On la trouva bonne et
capable d'affronter la rampe. Au dessert, M. Har-
mant leva son verre et but a la santé de L'Enfant
Prodigue qu'il allait faire jouer à son théâtre sous
quelques semaines.
Le surlendemain, Becque alla revoirie directeur
du Vaudeville pour causer avec lui de sa pièce.
Au lieu d'en refaire les éloges du jour précédent,
Harmant se plaignit de la longueur de la pièce et
demanda a Becque qu'il réduisît L'Enfant Pro-
digue de cinq à quatre actes. Becque> désireux sur-
LES LUTTES 83
tout d'être joué, supprima les deux derniers actes
et en fit un quatrième nouveau. Cela n'évita pas a
Becque d'interminables désagréments.
Malgré les concessions, pénibles pour un auteur,
qu'il avait consenties, les répétitions ne commen-
cèrent pas. M. Harmant montrait la pièce aux uns
et aux autres. L'opinion sur elle était très variée.
Le directeur, indécis, ne savait que faire. Becque
s'impatientait. Enfin, exaspéré, il demanda à
M. Harmant de soumettre la pièce à la décision
d'une troisième personne. M. Harmant choisit
M. Sarcey quoique Becque lui eût raconté l'in-
succès de sa visite chez le critique. On écrivit a
Sarcey, qui cette fois, accepta delà lire. Et notre
débutant, muni d'une lettre d'introduction et de sa
pièce, partit chez le plus grand critique de son
temps. Sarcey le reçut, du reste, très cordialement.
Au bout de quinze jours, Becque, nerveux et
anxieux pour le sort de son manuscrit, retourna
chez Sarcey afin de connaître son verdict. Celui-ci
n'avait eu le temps que de lire trois des quatre
actes. Il donna à Becque un avis mitigé et im-
précis, et Becque, voyant qu'il ne l'avait pas lue
dans son entier, reprit son manuscrit et sortit
éclairé. De ce jour, il garda à Sarcey une rancune
qui alla s'amplifiant avec les an né* .-s. Il n'osa pas
se présenter au Vaudeville après cette décision
contre sa pièce. Encore une fois il se trouva fort
embarrassé. Il n'avait plus rien à faire qu'à at-
tendre, et il dut s'y résigner.
84 HENRY BECQUE
Bientôt une occasion nouvelle se présenta. Une
pièce que M. Harmant venait de monter en place
de la sienne échoua net. Becque courut chez le
directeur et, le prenant impromptu, lui dit. « Et
mon Enfant Prodigue ? » M. Harmant répondit qu'il
n'avait pas d'actrice pour jouer le rôle principal.
Becque en trouva une. Alors M. Harmant chercha
d'autres esquives. En définitive, il consentit à sou-
mettre la pièce à l'arbitrage de M. Sardou. Sardou
homme célèbre, et, de plus, affable, accepta sa
mission. Il reçut Becque et sa pièce, lui en parla
longuement, lui donna l'assurance qu'elle était
parfaitement jouable, lui donna des conseils sur
les choses du théâtre, et promit de porter la pièce
au Palais-Royal, si Harmant ne la montait pas tout
de suite. Mais celui-ci ne put se dérober a l'arbi-
trage que lui-même avait accepté, et, après tant
de déboires, Henry Becque débuta comme auteur
dramatique sur la scène du Vaudeville.
En 1870, il écrivit Michel Pauper : Il le pré-
senta d'abord a la Comédie-Française où Becque
fut refusé, une première fois. A l'Odéon, la récep-
tion fut moins mauvaise, mais M. Ghilly n'accepta
la pièce qu'avec l'intention bien arrêtée de ne pas
la faire jouer (1). Becque, qui avait la plus grande
(1) Léopold Lacour, La Nouvelle Revue, 1888 vol. XLII.
r.ES LUTTES 83
confiance en lui-même et en son œuvre, joua le
tout pour le tout, loua le théâtre de la Porte-Saint-
Martin, engagea à ses frais une troupe de comé-
diens et monta lui-même sa pièce. La tentative
suivie avec curiosité par la presse, ne réussit qu'à
moitié. La déclaration de guerre empêcha de con-
naître le résultat définitif.
L'Enlèvement, qui coûta plusieurs mois de tra-
vail à Becque, reçut un sérieux échec et rapporta
à son auteur cent cinquante francs. La pièce
véhémente et grandiloquente, d'ailleurs médio-
crement interprétée, choqua le public et fut très
mal accueillie.
Venons-en maintenant aux Corbeaux qui, après
lui avoir pris toute une année de travail, lui deman-
dèrent cinq ans de pérégrinations à travers tous les
théâtres de Paris avant de pouvoir être casés. Ecrits
en 1876, ils furent présentés, d'abord au Vaudeville,
trois fois au Gymnase, deux fois à l'Odéon ; offerts
à Gluny, ils étaient tombés à l'Ambigu, puis à la
Porte-Saint-Martin et à la Gaîté. Alexandre Dumas
fils devait les refaire en huit jours, mais il les garda
un an sans y toucher. Victorien Sardou, toujours
bienveillant, conseilla à Becque de les laisser tels
quels, et d'attendre une occasion favorable. Ed-
mond Gondinet conseilla la mêmn chose et n'eut
pas plus de chance que Sardou. Partout, la nou-
veauté, qu'on prenait pour de l'étrangeté, de la
nouvelle pièce faisait reculer les directeurs.
Becque découragé, laissa son manuscrit chez lui!
86 HENRY BECQUE
Il ne savait plus où se tourner. Il le dit lui- même,
il n'était pas en train de recommencer un grand
ouvrage. Il fit La Navette. Il la présenta au
directeur du Palais-Royal qui la lai renvoya avec
politesse en lui demandant autre chose. Un jour,
après une séance de la Commission des auteurs
dramatiques, Becque confia le manuscrit de La
Navette à Gondinet qui devait le porter à
M. Montigny, directeur du Gymnase. Quelques
jours après, Gondinet annonça à Becque que sa
pièce était acceptée.
Mais M. Montigny, déjà âgé, avait deux seconds,
MM. Derval et Landrol, qui, après avoir lu
La Navette, la trouvèrent révoltante. Leur seule
pensée, dès lors, fut d'empêcher sa représentation.
Landrol n'hésita pas a dire aux interprètes ce qu'il
en pensait. L'acteur Achard, chargé de l'emploi
du personnage principal, rendit son rôle. Les autres
voulurent en faire autant, jugeant qu'il serait
inutile de répéter la pièce. M"e Dinelli rendit le
sien, mais revint sur sa décision bien vite quand
Becque, se servant d'une ruse bien éventée, lui dit
qu'il y avait une autre actrice qui attendait impa-
tiemment une occasion de jouer le rôle. Avec
Mlle Dinelli revinrent tous les autres et les répéti-
tions recommencèrent, et même avec entrain, car
on voulait en finir. Lorsque la pièce fut à peu près
montée, il y eut une représentation devant les trois
directeurs. Tout alla bien jusqu'à la sixième scène,
lorsque Landrol se mit tout à coup à se plaindre
LES LUTTES 87
amèrement de la pièce. Montigny le mit cependant
à sa place et la représentation se poursuivit jusqu'à
la fin. Alors les deux seconds ameutèrent tous les
amis de la maison contre la pièce. Tout le monde
demanda à Becque «de porter sa pièce au Palais-
Royal « où elle serait à sa place. » Mais M. Mon-
tigny fut aussi obstine' que Becque. Il ne céda pas
une pouce. La pièce fut jouée, mais le jour même,
de la première, il y avait une générale aux Variétés,
La Navette passa à peu près inaperçue.
Après les avoir laissé inutilisés pendant cinq
ans, Becque voulut utiliser Les Corbeaux. Il re-
prit ses courses à travers Paris, de théâtre en
théâtre, avec le même insuccès. A l'Ambigu
M. Ballande dit à son secrétaire : « Donnez un nu-
méro d'ordre à la pièce de M. Becque. Je la lirai
en son temps. » (1) Becque déclina les offres de
M. Ballande et remporta son manuscrit. Il était
devenu, sur ces entrefaites, l'ami de M. Emile Ber-
gerat, rédacteur au Voltaire. Par l'intermédiaire
de M. Bergerat, il fut sur le point de faire paraître
sa pièce dans ce journal lorsqu'il déeida qu'il était
peut-être préférable de la faire paraître en bro-
chure. Il adopta cette résolution (2). Tresse se
chargea de l'édition. Un jour que Becque corri-
geait les épreuves de ses Corbeaux, M. Lavoix,
lecteur à la Comédie-Française, entra dans son
bureau de travail et prit connaissance de plusieurs
(1J Le Gaulois, Echo des Théâtres, 13 septembre 1882.
(2) Emile Bergerat, Le Voltaire, 19 septembre 1882.
88 HENRY BECQUE
passages de la comédie. — Et mais elle est très
bien, votre pièce, mon cher. Pourquoi ne présen-
tez-vous pas cela au Théâtre-Français ? — J'ai
eu si peu de chance, la et ailleurs. — Du tout ;
il n'est pas possible que le comité de lecture
et M. Perrin ne soient pas frappés des qua-
lités sérieuses des Corbeaux. — J'essaierai donc,
fit Becque sans conviction, mais il ne les pré-
senta pas. (1) Plusieurs jours plus tard, il se sou-
vint qu'il avait connu Edouard Thierry, le critique
obligeant et lettré, ancien administrateur du
Théâtre Français qui, connaissant mieux que per-
sonne le vieux théâtre, n'avait jamais tremblé
devant les innovations. Becque porta le manuscrit
à l'Arsenal, dont Thierry était bibliothécaire.
Thitrry était malade. Becque laissa son ouvrage ;
huit jours après il y retourna. Les employés de la
Bibliothèque étaient scandalisés de la lecture des
Corbeaux. — « Cela ne vous regarde pas ; quand
Edouard Thierry sera guéri, remettez-lui ma
pièce. » Plusieurs jours après il y retourna, il fut
reçu : comme il commençait des phrases de condo-
léances sur l'état de sa santé, M. Thierry l'inter-
rompit :
— C'est très bien, Monsieur, c'est très bien !
Becque en avait les larmes aux yeux. M. Thierry
l'engagea à porter son œuvre à la Comédie-Fran-
çaise (2). Heureux conseil. Perrin sur la recom-
(1) Le Gaulois, 13 septembre 1882.
(2) Maurice Guillemot, La Grande Revue, 1904, vol. I,
LES LUTTES ' 89
mandation de son prédécesseur accepta la pièce et
les répétitions ne tardèrent pas à commencer. On
se dévoua même à la pièce. On travailla avec zèle,
mais quelques jours avant la première une assigna-
tion tomba sur Les Corbeaux : elle émanait des
héritiers de Peragallo, a qui Becque, autrefois, avait
cédé, en gage d'un emprunt, les droits d'auteur
éventuels de trois pièces : Les Corbeaux, (mélo-
drame) Justin dit des Roseaux et la Mère de
famille ; les amis de Becque intervinrent : une
transaction fut conclue avec les héritiers Pera-
gallo, et Becque put enfin donner sa pièce sans
nouvel obstacle (1).
La première des Corbeaux fut un événement. La
presse se lança a leur propros dans les plus
ardentes polémiques. On en publia force extraits.
M. Louis Ganderax était à cette époque critique
à la Revue des Deux-Mondes .
Son opinion était d'un poids considérable dans
la presse. Les Corbeaux l'enthousiasmèrent.
Cependant il reçut de M. Buloz, son directeur,
l'ordre de démolir la pièce de Becque. Il lui dit :
« Soyez très sévère pour Les Corbeaux dans votre
prochain feuilleton. Il n'y a dans cette pièce ni
observation ni style. » M. Ganderax répondit avec
vivacité qu'on ne lui imposerait pas sa critique et
qu'il donnerait son avis sur Les Corbeaux.
Quelques jours après M. Ganderax s'entretenait
(1) Jules Claretie, Le Temps, 15 septembre 188?
90 HENRY BECQUE
des Corbeaux avec M. Brunetière. Celui-ci avait
la même opinion que Buloz. Il jugeait mal la
pièce. « Elle manque de fond, disait-il, elle ne
vaut pas une bonne presse. » Le 25 septembre
1882, la brochure des Corbeaux parut chez Tresse.
Dans sa villa, à la campagne, M. Buloz lut la pièce
à tête reposée. Puis il relut l'épreuve de M. Gan-
derax. « Il a raison Ganderax » se dit le direc-
teur de la Revue des Deux-Mo?ides . Et Beeque
eut cette revue pour lui. Beeque fit peu après
la connaissance de M. Ganderax et une amitié
solide se noua entre eux.
Les admirateurs vinrent alors à Beeque de tous
les côtés. Le premier qui défendit ses pièces fut
un jeune et ardent critique, M. Léopold Lacour.
De sa plume parut en 4886 dans La Nouvelle
Revue le premier article d'ensemble, une étude
érudite, franche et profonde sur l'œuvre complète
de Beeque. L'article n'échappa pas aux yeux scru-
tateurs de M1"8 Adam, la directrice, qui tint à sou-
ligner l'article de M. Lacour de la restriction
suivante :
La Nouvelle ftevue publie l'article de M. Léopold
Lacour, parce qu'elle tient à honneur de garder sa porte
ouverte aux théories nouvelles, justifiant par là son
titre. Mais sa direction tient ici à faire des réserves ;
elle croit que l'artiste doit peindre et décrire dans
la nature et dans l'homme, ce qui vaut la peine d'être
décrit ou peint. L'observation, si elle se fait au choix,
est certainement d'un ordre plus élevé que si elle se
fait au petit bonheur.
LES LUTTES 91
Ge fut sans doute l'origine de la violente op-
position d'idées qui exista entre Becque et
MB* Adam, et qui survécut, chez Mme Adam, à la
mort de Becque.
Bientôt, après le succès de La Parisienne a la
Renaissance en 1885, M. Kaempfen, directeur, et
Je Comité de la Comédie-Française prirent l'initia-
tive de demander à Becque Les Honnêtes Femmes.
Il fut convenu que cette pièce passerait la qua-
trième. Mais M." Kaempfen fut remplacé par
M. Jules Claretie, qui était à ce moment un des
meilleurs amis de Becque. Aussitôt installé, il reçut
de Becque une lettre demandant de régulariser son
service de première. Claretie le refusa à Becque et
ce fut le premier de leurs interminables dissenti-
ments.
Becque eut l'occasion, quelques jours après,
d'écrire à M. Claretie et il en profita pour lui parler
de ses Honnêtes Femmes. En réponse M. Claretie
fit publier dans Le Te?nps du lendemain, une liste
des douze prochaines pièces qu'il allait faire pas-
ser à la Comédie. L'œuvre de Becque venait la
douzième. Becque en conçut un vif ressentiment.
Il eut envers Claretie des mots cruels, et celui-ci
n'était pas homme à lui pardonner.
Tout s'arrangea cependant par l'obligeante in-
tervention • de M. Ganderax. Ami de l'un et de
l'autre, il montra à Claretie que la parole du
Théâtre-Français était engagée, et à Becque qu'il
lui fallait un peu de conciliation. Le résultat en
92 HENRY BECQUE
fut que les Les Honnêtes Femmes furent enfin
jouées à la Comédie.
Le succès en fut incontestable. Les premières
représentations procurèrent à l'auteur six mille
francs, somme que son théâtre ne lui avait jamais
rapporté ; mais M. Claretie après la vingt-troisième,
retira Les Honnêtes Femmes de l'affiche. Becque fut
obligé de demander l'appui du Ministre de l'Ins-
truction Publique. Claretie, à son corps défen-
dant, dut effectuer par ordre plusieurs remises, à
la scène.
Pendant une de ses visites au Ministre, qui
était alors M. Léon Bourgeois, celui-ci lui sug-
géra de faire mieux que de faire jouer Les Honnêtes
Femmes, et de présenter La Parisienne à la
Comédie-Française, lui affirmant que le Ministre y
donnerait son plein assentiment.
Becque fut tout étonné et heureux de cette
nouvelle. Avec son sens dramatique, il eut pré-
féré voir Les Corbeaux au Français, et La Pari-
sienne aux mains de Réjane, mais il n'eut garde
de décliner la proposition. D'ailleurs, dès que l'on
apprit que La Parisienne allait être jouée au
Français, M. Porel, alors directeur de l'Odéon,
écrivit à Becque, lui demandant la pièce pour
Réjane. Mais M. Porel ne voulut prendre aucun
engagement, ce qui amena Becque, ne voulant pas
lâcher la proie pour l'ombre, à refuser sa proposi-
tion.
A In Comédie, les ennuis recommencèrent. Got
LES LUTTES 93
et Febvre soulevèrent insidieusement une diffi-
culté'. Il était d'usage, paraît-il, au Théâtre-Fran-
çais, qu'une pièce qui y avait été refusée ne pou-
vait plus jamais y être jouée. La Parisienne avait
été refusée.
L'objection fit une grosse impression sur certains
sociétaires. Cependant Becque, par l'intermédiaire
de M. Prudhon, négociait avec le comité, et, au
bout d'un mois, obtenait une décision favorable.
Le lendemain il allait voir M. Glaretie, et pour la
forme le remercia. Celui-ci répondit avec aménité
qu'il jouerait la pièce et qu'il la jouerait dans un
an à cause d'engagements antérieurs. Huit jours
après, l'administrateur fit publier dans Le Temps
qu'il allait reprendre Frou-Frou avec M!le Reichem-
berg dans le rùle principal. Tout de suite Becque
écrivit a M. Larroumet, directeur des Beaux-Arts,
et protesta disant que Claretie ne pouvait monter
des reprises avant les pièces nouvelles. Comme
suite à cette protestation, Becque reçut une lettre
de M. Claretie lui disant qu'il avait vu le Ministre
le vendredi et que celui-ci avait approuvé ses
engagements. Un post-scriptum ajoutait que la
pièce ne serait jouée que si Becque acceptait
M11* Samary pour le rôle de Ciotilde. A bout de
patience, Becque accepta cette attribution. Il alla
voir M. Larroumet qui lui apprit que M. Glaretie
n'avait pas vu le Ministre le vendredi, mais au
contraire, que M. Claretie avait été invité a dîner
le samedi, et que M. Bourgeois avait insisté,
94 HENRY BECQUE
pour que Becque profitât des avantages qu'il
avait voulu lui faire. Par un autre contre temps
MIle Samary tomba malade et ne se releva plus.
Dès le début M11* Bartet refusa le rôle. Il ne resta
que la candidature de MIIc Reichemberg. Jus-
qu'alors celle-ci n'avait joué que les rôles d'ingé-
nue et de demoiselle à marier. Elle se rendit bien
compte que ce n'était pas son emploi. Mais son
immense succès dans le rôle de Blanche des Cor-
beaux l'avait attachée à Becque ; pour lui com-
plaire et afin qu'on pût jouer la pièce le plus tôt
possible, elle accepta le rôle de Glotilde.
Les répétitions n'allaient pas toutes seules. Il
faut dire que Becque était impitoyable. M. Le Bargy
venait toujours en retard ou ne venait pas du tout.
M. Worms qui devait monter la pièce avec Becque
s'absentait. Les acteurs n'apprenaient pas leurs
rôles. Personne ne s'intéressait au succès de la
pièce. Elle fut très mal défendue. Quand enfin elle
fut jouée, le chaleureux accueil d'autrefois à la
Renaissance ne se répéta pas et la pièce tomba.
Becque, qui perdait à ce moment même sa sœur
Aimée, y lit à peine attention.
Il habitait alors un modeste petit appartement
avec son frère Charles, rue de l'Université. Il fut
très, profondément affecté par son deuil. Tout,
hors cela, lui devint indifférent. Il écrivit à M. Gla-
retie : « Je ne reviendrai pas au théâtre. Ne vous
préoccupez pas de moi, et faites passer les intérêts
de la Comédie avant les miens. » Vers le soir, sog
LES LUTTES 95
frère lui apporta Le Temps contenant le feuilleton
de Sarcey sur La Parisienne.
— Sarcey n'a pas été bien aimable pour toi.
— Qu'est-ce que cela peut bien me faire,
répondit-il. J'ai écrit à Glaretie. Qu'on fasse pour
le mieux, je suis brisé et ne suis point dans un
état à m'occuper de choses de théâtre.
A la suite de cet article de Sarcey naquit ce
qu'on appela a l'époque Y Assignation Sarcey.
Me Tézenas, avocat alors bien connu, écrivit a
Becque : « Il y a un procès dans l'article de Sar-
cey ; le faites-vous ? le faisons-nous ? » Becque ne
demanda pas mieux. Il adorait les polémiques et
ne tarda pas à se rendre au cabinet de Me Tézenas.
Là ils relurent ensemble le feuilleton, le discu-
tèrent et quand Becque prit congé de l'avocat, il
fut convenu que l'on attaquerait Sarcey. Tézenas
voulut annoncer l'attaque tout de suite, mais
Becque à qui la menace faisait plus de plaisir que
l'exécution, voulait attendre son moment. Becque
se donnait le plaisir d'écrire a Glaretie très fré-
quemment et toujours avec un post-scriptum par-
lant d'un procès contre Sarcey, Glaretie, craignant
peut-être d'y être mêlé fit rejouer La Parisienne et
les recettes de la pièce augmentèrent à chaque
représentation. Pendant près d'un mois le procès
ne fut connu que de Sarcey, Glaretie, Tézenas et
Becque. En somme, Becque voulait s'amuser.
Tout d'un coup les journaux s'emparèrent de
l'incident.
96 HENRY BECQUE
Becque constatait que M. Sarcey avait loué La
Parisienne, lors de sa première en 1885 à la
Renaissance. A vrai dire, M. Sarcey traitait alors
Becque plutôt en élève insoumis qu'en maître
indépendant. Celui-ci, dans une préface aux Pre-
mières Illustrées, riposta avec le plus profond
dédain pour Sarcey. Les administrateurs de
Becque prétendaient que Sarcey avait employé
toute son influence pour faire accepter la pièce de
Becque à la Maison de Molière, et une fois acceptée,
qu'il avait fait tout son possible pour la faire tom-
ber. Bien entendu, M. Sarcey, champion de la
vieille école, n'était pas un partisan de ce novateur
qu'était Becque, mais il n'est pas probable qu'il
laissât aller son hostilité à ce degré. Il avait dit,
il est vrai, que la pièce ne ferait pas d'argent.
BeGque protesta, déclarant avec raison que ce n'est
pas le rôle d'un critique de prédire si une pièce
fera ou ne fera pas d'argent. Il maintint aussi que
le critique n'a pas davantage le droit de louanger
une pièce un jour et de revenir sur son opinion,
quelques années après. Ce n'était pas d'ailleurs la
première fois que M. Sarcey avait maille a partir
avec des écrivains. M. Léon Hennique, à cause d'un
article sur son Amour et M. Jean Aicard, à cause
de la critique de son Père Lebonnard, avaient voulu
assigner le « Prince de critique » devant les tribu-
naux ; la encore l'affaire s'était arrangée. (1)
(t)Le Figaro, 11 novembre 1890.
LES LUTTES 97
Tous les jours, les rédacteurs de journaux riva-
lisaient de subtilité sur l'Assignation Sarcey. On
publiait des interviews de la plupart des critiques
dramatiques. Tous étaient d'accord pour affirmer
que Becque avait tort. Beaucoup qui connaissaient
bien l'auteur de La Parisienne se doutaient qu'il
s'amusait aux dépens de M. Sarcey. Celui-ci lui-
même y voyait clair, car dans une conversation
qu'il avait eue avec M. Chincholle du Figaro, il lui
déclara que Becque cherchait a faire de la publi-
cité autour de sa pièce. Pour avoir l'air de prendre
la chose au sérieux, Becque alla voir M. Hébrard,
rédacteur au Temps et lui demanda une collection
des articles de M. Sarcey. « Je ne voudrais pas la
payer au poids, dit-il, ce serait trop cher (4). » Fri-
mouse, du Gaulois, le 16 décembre 1890, fit im-
primer un poème humoristique, la complainte de
Becque, dans lequel il raille l'affaire Becque-Sarcey .
L'auteur de La Parisienne se croyant enfin suffi-
samment vengé de Sarcey, laissa tomber la con-
troverse, et l'affaire, rapidement, sombra dans
l'oubli.
La mort de Becque n'empêcha pas des diffi-
cultés nouvelles de naître autour de ses œuvres.
Sa pièce inachevée, les fameux Polichinelles dont
on parlait tant dans les dernières années de sa
vie, dont Becque avait communiqué des frag-
ments et des passages à ses amis, et dont il
Cl) Le Figaro, le il novembre 1890.
HENRY BECQUE
98 HENRY BECQUE
avait même publié une scène entière dans le sup-
plément du Figaro eut-elle aussi ses avatars.
Pendant dix ans, Les Polichinelles, par le mystère
épaissi autour d'eux à la suite de la mort de Becque,
intriguaient les milieux littéraires. Personne ne les
connaissait, hormis quelques amis à qui Becque en
avait donné lecture, et qui en avaient retiré surtout
l'impression que la pièce, avec de grandes quali-
tés, était bien loin d'être achevée.
Pendant dix ans, le silence se fît sur cette œuvre
mystérieuse et l'oubli commença à l'ensevelir.
Soudainement, on apprit, en novembre 1908,
que M. Barthélémy Bobaglia, tuteur des héritiers
de Becque, avait remis à M. Claretie un manuscrit
« achevé » des Polichinelles (1). M. B. Bobaglia
refusait de donner le nom du collaborateur qui
avait complété et terminé la pièce de Becque avant
que le moment lui parût propice. Immédiatement,
la curiosité mal éteinte se réveilla, d'autant plus
piquée qu'une inconnue nouvelle se mêlait au
problème. Quel était le collaborateur inconnu ?
Qui s'était permis de porter les mains sur l'œuvre
de Becque? Que valait l'adaptation? Le mystère,
après lequel tous les journaux déchaînèrent leurs
plus fins reporters, était d'autant plus impénétrable
qu'aucun des auteurs dramatiques connus ne se
reconnaissait l'auteur de l'adaptation. Le comité
de lecture du Théâtre-Français se refusa à se pro-
(1) Ces renseignements sont tirés du Temps du 28 sep-
tembre 1910 et du Journal des Débats du 30 septembre 1910.
LES LUTTES 99
noncer sur la réceptibilité de la pièce, tant qu'il ne
connaîtrait pas le nom du collaborateur. Mais des
contestations s'étant élevées entre celui-ci et le
tuteur des héritiers de Becque, l'inconnu se dévoila
de lui-même en interdisant à M. Claretie, en sep-
tembre 1910, de soumettre le manuscrit des Poli-
chinelles au comité sans son autorisation ; c'est
ainsi que l'on connut le nom de de Noussane, de son
nom Rossignol, ami personnel de M. Robaglia, et
directeur du GilBlas a cette époque. Le bagage
littéraire de M. de Noussane était un peu bien
maigre pour qu'il osât assumer une telle responsabi-
lité. Son adaptation de Becque fut immédiatement
réprouvée. Pour faire cesser ce qu'ils considéraient
comme un scandale véritable, MM. André Antoine
et Emile Fabre intervinrent et imposèrent une
transaction. On renonça à jouer l'adaptation de
de Noussane, qui déformait excessivement la pensée
de Becque, et on décida de publier intégralement
le manuscrit inachevé d'Henry Becque et séparé-
ment la" version de Noussane (1).
Henry Becque avait, dans la valeur originale de
son œuvre, la confiance la plus assurée. Sans
s'illusionner sur les idées académiques, qu'il a
parfois sévèrement jugées, il estimait quel'Àcadé-
(1) Celle de Becque le 8 octobre 1010 et celle de M. de
Noussane le 15 octobre 1910, dans l'Illustration TkcâtraLle.
100 HENRY BECQUE
mie avait un rôle nécessaire, et qu'il était lui-même
digne d'en faire partie :
— Oui, répétait-il volontiers, j'entrerai à l'Aca-
démie Et encore en jouant de la trompette,
comme ça ! Taratata ! (1) Becque a fait à l'Acadé-
mie plus d'honneur que celle-ci ne voulut lui en
rendre. Il y échoua pitoyablement. Il se consola
en disant: Molière, mon maître !...
En 1890, il posa sa candidature au fauteuil
d'Emile Augier. Becque comptait parmi les acadé-
miciens plusieurs amis. Le lendemain de la publi-
cation du Frisson, le 30 mai 1884, Dumas fils lui
avait écrit : « C'est un chef-d'œuvre de bon sens.
Faites donc de la satire. Attaquez les hommes et
les choses. Il y a un fauteuil à l'Académie pour
vous (2). » Quelques jours plus tard Pailleron lui
écrivait dans les mêmes termes (3).
Becque fît toutes les visites réglementaires exi-
gées par la tradition. Mais deux jours avant l'élec-
tion, cédant à son tempérament, il écrivit un ar-
ticle assez violent contre un membre de l'Acadé-
mie. On lui fit remarquer: C'est bien imprudent,
ce que vous avez fait.
— Quoi, s'écria Becque, vous voulez donc que
j'aie l'air de manquer de courage au dernier mo-
ment ? (4)
Cl) Georges Lecomte, La. Revue, V juin 1908.
(2) La Volonté, Heures Parisiennes, 7 novembre 1898.
(3) Idem.
(4) Paul Atker, Le Gaulois, 31 mai 1008.
LES LUTTES 101
Le premier mai, après sept tours de scrutin,
Becque ne recueillit qu'une voix. L'élection sans
résultat fut remise à décembre, et Becque n'y
obtint que deux voix. Il faut noter qu'il obtint
toujours la voix de Sardou. M. de Freycinet fut élu.
Becque avait de quoi se consoler. Parmi les autres
candidats malheureux se trouvaient M. M. Hous-
saye, Zola, Lavisse, Loti et Jules Barbier.
En 1892, M. Paul Brulat, jeune rédacteur au
Journal, organisait pour ce quotidien une enquête
populaire sur les quarante écrivains jugés les plus
dignes de l'immortalité. Il distribua dix mille bulle-
tins parmi les littérateurs, les professeurs et les
journalistes de France. Quand toutes les réponses
furent recueillies, Becque occupait la vingt-hui-
tième place, bien avant Mistral, Houssaye, Halévy,
de Bornier, et Brunetière. La voix populaire était
donc plus juste envers Becque que les voix acadé-
miques. A la suite de ce plébiscite, Becque se lia
d'amitié avec M. Brulat. Celui-ci, quand Becque,
en 1896, se présenta a l'élection du successeur de
Dumas d'où André Theuriet sortit vainqueur, ils
firent ensemble les visites académiques. En parti-
culier ils furent voir Taine. Celui-ci les reçut doc-
toralement (1).
— Que pensez-vous, Monsieur, d'Alexandre
Dumas fils ? Becque fonça dessus comme le tau-
reau sur le cheval du picador.
(1) M. Maurice Duplay, Paul Brulat,
102 HENRY BECQUE
Il le perçait, le lacérait, le dépeçait, le piétinait.
Tout en le malmenant, il heurtait du poing le
bureau, bousculait les chaises et les fauteuils,
comme si ces meubles innocents eussent été
Alexandre Dumas fils lui-même. M. Taine s'effarait
derrière ses lunettes.
Croyant l'apaiser, il lui jeta: Laissons Alexandre
Dumas fils, je vous prie, Monsieur, et parlez-moi
de Shakespeare.
La voix de Becque siffla.
— Pour Shakespeare, permettez-moi de
vous dire que vous ne l'avez pas du tout compris,
que vous n'avez rien compris à son œuvre.
Et Becque de démolir, par une dialectique
acerbe, l'étude que Taine a consacrée au grand Will
dans sa littérature anglaise. Becque avait des
manières a lui de solliciter les voix académi-
ciennes !
A cette élection de 1896, Zola se présentait
également ; le romancier naturaliste semblait à
Becque son plus formidable rival. Becque n'aimait
guère Zola. Tout en rendant justice a son talent
de romancier, il trouvait insensées les idées du
maître naturaliste sur le théâtre. Il disait plaisam-
ment : « Qu'on le mette au Panthéon tout de suite
et qu'on n'en parle plus ! » .
Presque à la veille de l'élection, Becque conçut
le projet d'écrire dans un journal parisien un
article sur lui-même, où il se comparait, lui et ses
œuvres, à plusieurs de ses électeurs acadé-r
LES LUTTES 103
miques. « Je suis aussi bon auteur que M. X.,
aussi poète que M. Y. Journaliste aussi avisé que
M. Z. X. Y. Z. sont de l'Académie. Pourquoi n'en
serais-je pas? (1) »
Ses amis devinèrent qu'il allait commettre une
maladresse irréparable, et tâchèrent de l'en dis-
suader :
— ... Eh bien, quoi? Ne l'avez-vous pas trouvé
amusant ? répliqua Becque, toujours satisfait de
voir imprimées ses boutades.
Bien entendu, il échoua encore. André Theuriet
fut élu. Georges Pellissier dans un article « Henry
Becque et l'Académie » (2) avait défendu ouver-
tement sa candidature au siège de Dumas. Becque
reprit son projet en 1898. Il rendit visite à cette
occasion au duc de Broglie, qui fit sur lui une
impression profonde.
Dès l'année 1897, Becque sentait les atteintes
du mal qui devait, deux ans plus tard, amener sa
mort. A cette date il écrivit à M. Jules Huret : « Je
part pour Saint-Gervais. Je suis souffrant depuis
quinze mois et j'ai besoin de me soigner, Je vais
poser ma canditature au fauteuil de Meilhac. Si je
ne suis pas nommé cette fois, je ne me présenterai
plus. » (3)
Après huit scrutins, le 27 mai 1898, où Becque
(1) Georges Lecomte, La Revue. 1" juin 1908.
(2) La Revue Bleue, 1890, vol. V, p. 655.
(3) Patrice Contamine de Latour, Le Gaulois, 27 août
1910.
104 HENRY BECQUE
ne récolta jamais que trois voix, l'élection fut ren-
voyée au huit décembre delà même année. Devant
l'hostilité évidente de la majorité de l'Académie à
son égard, Becque renonça à poursuivre toute
candidature.
En se retirant, il disait : « Décidément je ne serai
jamais de l'Académie ; il faut monter trop d'escaliers
et tirer trop de cordons de sonnette (1). »
(1) Jules Huret, Loges et Coulisses.
CHAPITRE IV
LES « PREMIÈRES »
ET LES PRINCIPALES REPRÉSENTATIONS
DES PIÈGES DE HENRY BECQUE
Peu d'auteurs ont été plus admirés ou plus cri-
tiqués que Becque. Ses débuts au théâtre furent
excessivement difficiles et les difficultés mêmes ne
s'arrêtaient pas le jour où un directeur acceptait
ses pièces. Il lui fallut des prodiges de patience et
d'habileté pour faire jouer presque chacune de
ses œuvres et ce n'était qu'après des mois de
négociations avec les directeurs et parfois de po-
lémiques avec les acteurs, qu'il réussissait enfin à
les faire mettre à la scène.
Becque savait toujours ses pièces par cœur et
tout chez lui était réglé avant la première répéti-
tion. Il tenait à ce que tout marchât à son idée.
Ses interprètes ne supportaient pas toujours son
autorité. Mais dès que Becque le devinait, il cher-
chait à rendre les répétitions aussi gaies et aussi
agréables que possible* Le texte de ses pièces
100 HENRY BECQtJE
était intangible pour lui. Souvent ses amis, ou
les directeurs, ou les acteurs le supplièrent de mo-
difier telle partie, de supprimer tel passage auda-
cieux : quelques retouches ça et là auraient rendu
le succès plus facile. Mais Becque se refusait par
principe au moindre changement dans le texte
qu'il avait arrêté.
L ENFANT PRODIGUE.
En 1868, le baron Haussmann, était en train de
faire, de la plus belle ville du monde, une ville
plus belle encore. On traçait, parmi d'autres,
la future rue du 4 Septembre. Le vieux Vau-
deville qui se trouvait à l'emplacement actuel de
a place de la Bourse, juste à l'endroit où devait
passer la nouvelle rue, était menacé des démo-
lisseurs.
Ce fut l'un des arguments des directeurs de ce
théâtre pour faire traîner la mise à la scène de
l'Enfant Prodigue, qu'ils ne voulaient pas monter
disaient-ils, dans un théâtre si menacé de la
pioche de M. Haussmann.
L'Enfant Prodigue, sa première pièce, ne fit
évidemment pas tant de bruit que la plupart des
pièces postérieures de Becque. Mais on peut dire
que la représentation en fut un vrai succès. La
presse fut très élogieuse. Il est assez curieux de
relire ce que disaient alors les critiques sur un
LES PREMIÈRES ET PRINCIPALES REPRÉSENTATIONS 107
jeune auteur qui allait ensuite devenir pour eux le
dramaturge qui voit tout en noir.
Francisque Sarcey s'exprime ainsi : « Il me
semble que nous venons de mettre la main sur un
jeune homme qui est né vaudevilliste Ce jeune
homme a reçu de la fée du théâtre ce don qui
tient lieu de tous les autres, la gaieté... Je me suis
plus arrêté que je n'aurais dû peut-être sur un vau-
deville que nous aurions expédié en dix lignes s'il
eût été signé d'un nom connu. Mais c'est une espé-
rance et une date. J'ai pensé qu'il était bon de signa-
ler aux directeurs en peine de nouveauté, l'œuvre
de Becque (1). »
Ecoutons aussi M. Albert Wolff dans Le Figaro.
« Evidemment ce jeune auteur, malgré tous les dé-
fauts de son premier ouvrage, a un avenir dans nos
théâtres de vaudeville. Le débutant d'hier mêle à
ses folies quelques grains de comédie parisienne. Il
sait glisser par-ci par-là dans la farce un brin d'ob-
servation Certes, L'Enfant Prodigue demeure
un ouvrage de débutant, mais d'un de ces débu-
tants, avec qui il faudra compter tôt ou tard (2). »
D'ailleurs le premier et le dernier actes ne ren-
contrèrent que des louanges auprès des critiques.
M. Louis Le Roy parlait pour tous ses collègues
quand il ajoutait h sa critique dans Le Gaulois :
« Avis. — : Si vous allez voir L'Enfant Prodigue
— ce que je vous conseille de faire, — arrivez au
(1) Le Temps, 9 novembre 1868,
(2) Le Figaro, 8 novembre 1808
108
HENRY BECQUE
commencement ; ne partez pas avant la fin, mais
allez fumer un cigare dans l'intervalle » (1).
Le lendemain de la première, M. Delaunoy, qui
jouait le rôle de Bernard, était atteint d'une extinc-
tion de voix complète et la deuxième représen-
tation n'eut lieu que deux soirs plus tard. La pièce
fut bientôt remplacée par trois petites pièces en
un acte. Elle eut vingt et une représentations.
MICHEL PAUPER.
Michel Pauper fut d'abord présenté par Becque
à la Comédie-Française, mais les membres du
comité trouvèrent que la pièce dépassait les bornes
fixées par eux à la fantaisie. Accepté à l'Odéon,
M. Ghilly, le directeur de ce théâtre, mettait le
manuscrit dans un tiroir et ne pensait plus à le
faire jouer. Becque qui commençait déjà à avoir
une âme processive, l'assigna bientôt devant les
tribunaux, parce que selon lui, les théâtres subven-
tionnés devaient jouer les jeunes de préférence. Il
estimait Michel Pauper digne de n'importe quel
théâtre de Paris (2). Le procès commenté par tous
les journaux, avait éveillé la curiosité du public.
Les juges ne lui ayant pas donné raison, Becque
comprit qu'il fallait faire appel devant son vrai
juge, l'opinion publique.
(1) Le Gaulois, 8 novembre 1868.
'2) Le Temps, 8 novembre 1870;
LES PREMIÈRES ET PRINCIPALES REPRÉSENTATIONS 109
Il pensait, avec une grande confiance en lui-
même, que le public lui donnerait raison.
Au début de 1870, il retira sa pièce de l'Odéon
et se mit à la recherche d'un théâtre disponible.
M. Raphaël Félix, directeur de la Porte-Saint-Mar-
tin, était allé en Angleterre pour placer des actions
de son théâtre. Becque lui écrivit pour lui deman-
der sa scène. M. Félix lui envoya une réponse
• favorable et appuya le lancement de ses actions en
Angleterre, en faisant valoir dans la presse que son
théâtre n'était jamais forcé de fermer ses portes
même en été (1). En effet, on était a fin de saison.
Les théâtres approchaient de leur clôture annuelle.
Il faisait chaud. Cela n'empêcha pas Becque de
pousser jusqu'au bout le plan qu'il avait entamé.
Le théâtre loué, il fallait maintenant recruter des
interprètes.
Becque admirait beaucoup l'art et le talent de
l'acteur Taillade, alors célèbre. Celui-ci venait
d'achever une saison pleine de succès. Ce fut vers
la fin d'avril 1870 que Becque alla le voir à son
domicile du boulevard Saint-Michel.
— J'ai avec moi un drame qui a été refusé un
peu partout. Je suis décidé à le faire jouer quand
même, je loue le théâtre, j'engage une troupe ei je
viens vous demander votre concours. Becque
n'avait pas même pris le temps de s'asseoir ; la
conversation se poursuivit deboul. Taillade très
(1) Le Figaro, 13 septembre, 18S2. Article de M. Félicien
Ghampsaur,
110 HENRY BECQUE
intéressé répondit: « Très bien, laissez-moi le ma-
nuscrit. » Becque, qui avait déjà laissé ses manus-
crits chez les uns et chez les autres sans succès,
ne voulut pas s'exposer à le laisser encore une
fois. Il préféra en finir de suite. « J'aimerais mieux
vous le lire » dit-il. « Ah ! répondit Taillade,
j'avais "a sortir, mais tant pis je reste, je vous
écoute. » Avant de commencer, Becque dit a
Taillade : « Ne me faites aucune observation, je
n'en tiendrai pas compte. » (1)
(£t, pendant toute l'après-midi, l'acteur assis
écoula l'auteur qui lisait, gesticulait, marchait,
qui donnait en somme une représentation superbe
de sa pièce. A la Conclusion de la lecture, Taillade
s'engagea à jouer le rôle de Michel Pauper et
Becque sortit de la maison, soulagé d'un far-
deau qu'il portait depuis plusieurs mois. 11 lui
fallait une actrice, et le voila maintenant en quête
d'une Hélène. Tl allait cherchant de théâtre en
théâtre* La plupart des actrices fatiguées par une
longue etpénible saison ne voulaient rien entendre.
D'autres ne voulaient pas se risquer à jouer sous
un directeur aussi novice que Becque.
Mlle Lefresne, jeune actrice récemment arrivée Je
Russie où elle avait joué avec grand succès les tra-
giques français a Pétersbourg, lasse d'avoir attendu
une journée entière dans l'antichambre d'un direc-
teur sans avoir obtenu le moindre rôle, «initiait fort
(1) Maurice Guil-lem&t^Henry Becque. La Grande 71
1904, vol, IT. * . *
,%L. _ *
LES PREMIÈRES ET PRINCIPALES REPRÉSENTATIONS 111
en colère un théâtre, quand elle croisa Becque sur
le trottoir. 11 avait fait sa connaissance quelques
années auparavant chez un peintre où ils avaient
dansé ensemble. Becque lui expliqua son drame, ses
projets,- le rôle d'Hélène. M1'8 Lefresne, heureuse
delà rencontre et de frouver enfin un rôle, accepta
l'offre de Becque sur-le-champ. En quelques joui "s
d'autres artistes s'ajoutaient à' la liste, et les répé-
titions commencèrent.
Heeque examina les vieux'décors du théâtre, en
tira tout ce qui lui semblait convenable pour la mise
en scène de sa pièce. Dansée dernier acte, désirant
avoir quelques renseignements chimiques, il alla
voir Saint-Claire Deville, le célèbre chimiste, qui'
lui donna les explications nécessaires sur la partie »
technique du rôle de Michel Pauper, lel que Becque
l'avait conçu.
Il loua aussi une claque et deux marchands de
billets qui dévaler»! stationner devant la porte avec
le plan du théâtre et leurs billets pour le soir de la
première. Tout était si bien arrangé, les décors si
bien utilisés, qu'il parut que Becque avait dépensé
à son installation plusieurs milliers de francs.
En réalité, Becque avait réalisé ce iour de force
avec des ressources très modique-.
Le publie goûta la pièce. Il y eu! des applaudis-
sements et quelques sourires ironiques ; mais lu
représentation fut incontestablement un suots.
Tous les critiques fucenl unanimes à le dire.
Taillade était .superbe. Le rôle de .Michel Pauper
112 HENRY BECQUE
lui convenait beaucoup mieux que ceux de gran^
seigneur qu'il avait l'habitude de jouer. Mlle Le
fresne qui était belle et avait beaucoup de talent
joua admirablement le rôle d'Hélène. Tous les
interprètes firent honneur a leur directeur et
auteur. Becque avait bien choisi sa troupe.
Les entr'actes étaient curieux aussi. Un gamin du
poulailler amusa la salle en chantant de nouveaux
refrains de café-concert et en imitant Ghaillier, le
bossu parisien, bien connu à cette époque (1).
La presse fut bonne. Sarcey, parlant dant Le
ïemps de la scène du quatrième acte entre Michel
et Hélène disait : « On n'écrit pas de ces scènes-la
sans être né pour le théâtre. »
Et plus loin : « En somme, la soirée a été bonne
et M. Becque n'a pas perdu son procès. » Fran-
çois Oswald trouvait que Becque « confond trop
souvent la violence avec la force, et la brutalité
avec le réalisme (2) ». N'oublions pas que Mi-
chel Pauper, c'est le procès avec M. Ghilly pré-
senté devant le public et que le public a donné
raison à Becque. Jules Janin pense que « Becque
est un inventeur. Il a reçu du ciel un don très
rare : il sait écrire. Il écrit avec beaucoup d'ima-
gination, d'énergie et de talent. Il dit tout de suite
tout ce qu'il veut dire, et très vite, et très bien.
C'est un homme original (3). » Jules Glaretie qui
(1) L'Opinion Nationale, 2C juin 1870.
(2) Le Gaulois, 19 juin 1870.
(3) Le Journal des Débats, 27 juin 1870.
LES PREMIÈRES ET PRINCIPALES REPRÉSENTATIONS 113
allait devenir plus tard la bète noire de Becque
s'exprime ainsi : « Il m'a plu beaucoup le style de
Michel Pauper ; il est net, souvent élégant, et
presque toujours juste. C'est du français, du vrai
français que parlent ces personnages... Quelle que
soit la destinée commerciale de la pièce, le public
a jugé que Michel Pauper valait d'être représenté
a l'Odéon et M. Becque a gagné sa cause (1). »
Malgré' ce succès de première, nous lisons dans
Le Gaulois huit jours plus tard, le 26 juin 1870 :
« Les recettes de Michel Pauper deviennent de
plus en plus insignifiantes, et M. Becque va être
obligé de retirer sa pièce de l'affiche à cause de
l'impossibilité où il se trouve de payer son cachet
quotidien de cent cinquante francs a son principal
interprète M. Taillade. »
Il faisait trop chaud. On préférait l'air frais de
la campagne à l'atmosphère étouffante du théâtre.
Malheureusement on était en plein été. Et puis,
ce Paris que Michel Pauper s'efforçait d'attirer
était un Paris nerveux et fiévreux, entièrement
pris dans les terribles préoccupations politiques
de l'heure. Des bagarres dans les rues, sur les
iboulevards et même quelques barricades dans
les faubourgs : l'opinion n'est pas à Michel Pauper.
Pourtant dans le même journal du 30 juin, on
;rouve encore cette annonce ; « loin de devenir
insignifiantes, les recettes ont augmenté dans une
(1) L'Opinion Nationale, 20 juin 1870.
414 HENRY BECQUE
proportion sensible depuis quelques jours. Tail-
lade a accordé tous les délais demandés par
M. Becque pour le paiement de son cachet quoti-
dien ; il est prêt à jouer son rôle jusqu'à la fin de
son engagement en laissant à M. Becque toute
latitude pour remplir le sien. » Becque pouvait
tenir un certain nombre de jours. Et ce qui vaut
mieux, voici ie directeur de la Porte-Saint-Martin
revenu d'Angleterre, qui pense qu'il fera une bonne
affaire en reprenant a son compte une pièce si
admirée par M. Sarcey. Becque attend. M. Félix
lui réclame un autre ouvrage. Mais tout cela
n'aboutit à rien.
Dix-neuf jours après la première, Becque à bout
de courage, prenait une résolution désespérée ;
il ordonnait de ne plus poser les affiches. Le len-
demain, 8 juillet, il partait avec son héroïne pour
Trouville. C'est là qu'ils apprirent que la France
venait de déclarer la guerre à la Prusse. Becque
n'hésita pas un instant. Patriote fervent, il partit
sur-le-champ pour faire son devoir comme simple
soldat. Le bilan de sa tentative théâtrale accuse
un déficit de seulement dix-huit francs (4). A l'ac-
tif de Becque il s'était créé dans la foule une
phrase : « rire comme à Michel Pauper ! »
Plusieurs années après la guerre, Michel Pau-
per fut représenté au théâtre de Belleville. Taillade
venait y reprendre le rôle qu'il avait créé à la
(1) M. Léopold Lacour, La Nouvelle Revue, 1886, vol. XLII.
LES PREMIÈRES ET PRINCIPALES REPRÉSENTATIONS 115
Porte-Saint-Martin. La pièce fit une impression
très profonde sur un auditoire composé surtout
d'ouvriers.
Seize ans plus tard, M. Porel, directeur de
l'Odéon, la reprit à son théâtre. Il persuada Becque
de supprimer les deux dernières scènes du qua-
trième acte. Il est facile de s'imaginer avec quelle
difficulté Becque dut y consentir. A cette reprise,
M. Paul Mounet jouait le rôle de Michel et recevait
les applaudissements chaleureux de son frère aîné
qui était venu l'encourager. C'était aussi la pre-
mière fois que Mlle Wéber se voyait affichée :
Mme Segond-Wéber. Le public fut houleux, inégal,
et aussi enthousiaste. On s'indigna, on applaudit,
on rit, on siffla*. même. Ce fut une soirée de
bataille, comme Becque les aimait.
l'enlèvement.
Le 18 novembre 1871, dès le lendemain de la
guerre, Becque fit représenter au Vaudeville un
drame en trois actes, intitulé V Enlève ment. Ce
drame, écrit sans nulle doute rapidement, oïÎYe
une action purement psychologique entre cinq
personnages de caractères également autoritaires
et violents. Des discours emphatiques s'échangent
d'un bout à l'autre de la pièce. La pièce tomba
complètement dès la première. Elle ne resta que
cinq jours à l'affiche.
116 HENRY BECQUE
LA NAVETTE.
L'échec « brillant » de Y Enlèvement fut un
rude coup pour Becque. Il pensa renoncer au
théâtre, et s'en tint effectivement éloigné pen-
dant près de six années. Il se mit alors à écrire
Les Corbeaux, et devant les difficultés qu'il ren-
contra pour faire jouer cette pièce, écrivit et
donna La Navette.
M. Montigny, directeur du Gymnase, accepta la
pièce ; il hésitait alors entre deux combinaisons
pour son théâtre; la première était d'enlever Judic
aux Variétés et de tâter une saison d'opérette avec
elle ; la seconde, de revenir aux spectacles coupés,
déjà un peu passés de mode. Ce fut la seconde
combinaison qui l'emporta et La Navette fut mise
en répétition. Elle fut jouée avec les Bottes du
Capitaine de Paul Parfait, et La Dédicace de
MM. Georges Petit et Hippolyte Raymond. Elle
fut jugée très amusante par le public et souleva de
gros rires... Le critique du Gaulois estime que
« c'est malhonnête et risqué en diable ; mais c'est
la seule des trois qui fera beaucoup parler d'elle,
comme les demoiselles qui tournent mal et qui
pourtant ont beaucoup de succès. » (1) La Na-
vette eut au Gymnase cinquante-sept représenta-
tions.
(1) Le Gaulois. 17 novembre 1878.
LES PREMIÈRES ET PRINCIPALES REPRÉSENTATIONS 417
LES HONNETES FEMMES.
Deux ans après environ, les Honnêtes Femmes
furent jouées sur la même scène en même temps
que les Convictions de papa de Edmond Gon-
dinet, et Jonathan de Gondinet, François Oswald
et Pierre Giffard. La première de ce spectacle eut
lieu en matinée, ce qui constituait une innova-
tion. Il n'y eut pas de répétition générale ; en
conséquence il y eut que très peu de publicité, et
aucune invitation ne fut envoyée à la presse qui
ne fit aucun compte-rendu. La pièce fut bien reçue
du public. Quelques critiques attirés par le com-
mentaire favorable des spectateurs assistèrent à
la représentation. Frappés des qualités des Hon-
nêtes Femmes, ils en firent paraître des éloges
chaleureux.
Cinq ans plus tard, Les Honnêtes Femmes par-
tagèrent le succès de la création de La Pari-
sienne à la Renaissance. L'année d'après, elles
entraient sur la scène de la Comédie-Française.
Peu avant la représentation, alors que la pièce
était prête et allait passer, M. Claretie vint don-
ner le coup d'œil du maître. Dans une scène des
Honnêtes Femmes, l'héroïne a cette phrase a
dire :
«c Quand les bras me tombent, que ma tète s'engour-
dit et que je sens que je vais m'endormir, je trempe
le bout d'un biscuit dans un demi-verre de ce petit
H 8 HENRY BECQVE
vin blanc, la seule boisson qui me dise quelque
chose (1). »
♦ — ■ Oh ! Becqu'e, dit Glaretie...
— Qu'est-ce qu'il y a, répondit l'auteur?
— Du petit vin blanc a la Comédie-Fran-
çaise !
— Eh bien?
— Il faudrait mettre du Marsala (2).
Le petit vin blanc resta et la pièce fut chaleu-
reusement accueillie par le public de la Comédie.
LES CORBEAUX.
C'est en 1882 que Les Corbeaux, après leur refus
répétés dans tous les théâtres, furent enfin mis
en répétition a la Comédie-Française.
Conformément à une règle dont il ne se départit
que lorsque sa mauvaise santé l'y obligea, Becque
dirigeait lui-même les répétitions.
Il était très dur pour ses interprètes à qui il ne
passait pas la moindre négligence. Il les fatiguait,
mais leur faisait faire d'excellent travail. Il était
impitoyable pour son texte. On le supplia de faire
des changements, des concessions. Il consentit à
supprimer le tutoiement de Blanche au premier
acte, mais s'en tint là.
(1) Scène II.
Ç?) Souvenirs d'un auteur dramatique.
LES PREMIÈRES ET PRINCIPALES REPRÉSENTATIONS 419
On trouvait la pièce trop cynique, trop dure.
Les acteurs hésitaient quelquefois a prononcer
les mots cruels que Becque avait mis dans la
bouche de ses personnages. Depuis plusieurs
années dans tous ïes théâtres on ne jouait que des
pièces qui se terminaient « bien ». M. Perrin avait •
prié Becque plus de dix fois pendant les répétitions
de changer la fin des Corbeaux.
— Non, répondit Becque, tels je les ai écrits,
tels ils resteront.
— Alors, vous verrez, ils ne réussiront pas.
Un des directeurs auquel il avait présenté Les
Corbeaux lui avait dit après les avoir lus : « C'est
très bien, Monsieur, très bien, mais le titre est
mauvais, je préférerais celui-ci : Les Oiseaux de
proie. »
— Moi, répondit Becque, j'estime qu'il est inutile
d'exprimer romantiquement en trois mots ce que
l'on peut exprimer en un seul (1).
Got voulait jouer le rôle de Teissier, mais était
absorbé par les répétitions de Le Roi s'amuse et
dans l'étude du rôle de Triboulet. M. Delaunay
montait Les Corbeaux et assistait à chaque répéti-
tion. A la quatrième, M. Perrin qui voulait voir
comment Becque s'en tirerait, s'était caché dans
la salle. Personne ne le savait la, et on travaillait
consciencieusement. La répétition finie, M. Perrin
se présenta et, montrant Becque à ses interprètes,
(1) Félicien Champsaur, Le Figaro, 13 septembre 18*2.
120 HENRY BECQUE
il leur dit : « Ecoutez-le bien, il est plus fort que
nous tous (1). »
Les répétitions furent parfois très animées. Pen-
dant une de ces répétitions des Corbeaux, Becque,
épuisé parles efforts qu'il avait fournis, s'endormit.
L'austère M. Perrin s'indigna:
— Comment, Monsieur, vous dormez?
— C'est bien mon tour, répliqua Becque, en se
réveillant en sursaut (2).
On proposa à Becque de lui offrir huit jours de
vacances à la campagne, s'il consentait à aller se
reposer avant la bataille qui s'annonçait pour la
première. Mais Becque faisait la sourde oreille. Il
suivit sa pièce jusqu'au dernier jour :
— Ma pièce sera jouée telle qu'elle a été reçue.
La répétition générale fut pour la pièce une
grande réclame. On ne causait que de cela. Les
journaux étaient remplis d'articles sur Becque, sa
vie, son œuvre. Tout le monde voulait assister à
la première. Ce jour-lii, Becque reçut un nombre
considérable de lettres adressées à M. Becque,
auteur des Corbeaux, et toutes contenaient des
demandes de billets. Becque ne rentrait au théâtre
que quelques minutes avant le lever du rideau.
Perrin l'avait prié d'offrir deux mille francs à
M. Auguste Vitu, pour être assuré d'un compte
rendu favorable. Becque ne les avait pas, et certes,
il n'aurait pour rien au monde acheté un critique.
(1) Souvenirs d'un auteur dramatique.
(2) M. Maurice Guillemot, Le Gaulois, 14 novembre 1890.
LES PREMIÈRES ET PRINCIPALES REPRÉSENTATIONS 121
C'est alors que M. Perrin offrit de donner mille
francs lui-même.
La première des Corbeaux fut une de ces repré-
sentations qui font époque au théâtre. On l'a sou-
vent comparée à la première d'Hernani. Elle fut
aussi tumultueuse.
Après l'orageuse répétition générale, Becque
avait consenti, persuadé par Coquelin et Febvre,
à couper la scène du premier acte"où Gaston,
habillé en robe de chambre, imite son père
quelques minutes avant que le docteur n'arrive
pour annoncer la mort de celui-ci. Cette scène
avait paru choquer le public de la générale.
Becque sacrifia encore, à force d'insistance, une
autre scène, la dernière, celle où Teissier, deve-
nant le chef de famille, chasse le dernier corbeau,
qui vient demander le montant d'une facture payée
depuis longtemps. Ces coupures ont du coûter
cher à Becque ! Il y consentit seulement quand il
vit avec quelle indifférence le public les accueillit.
Mlle Reichemberg fut l'héroïne de la soirée. Elle
jouait de rôle de Blanche, son deuxième rôle.
M. Delaunay l'avait prévenue qu'il y aurait de
l'hostilité.
— Soyez comme un soldat, ne perdez pas la
tête ; autrement la bataille est perdue, lui dit-il
avant la représentation.
Huit heures sonnent. Tout le monde est à sa
place. M. Delaunay guette dans les coulisses. Le
rideau se lève sur la fameuse scène de la famille
122 HENRY BECQUE
bourgeoise. L'auditoire est attentif. L'acte se passe
bien. Le rideau tombe. Mouvement d'étonnement
dans- la salle, surprise de ce baisser de rideau si
inattendu. Aucune protestation. Au contraire on
applaudit frénétiquement. Le deuxième acte passa
de même excellemment. Il fut bien trouvé un peu
pénible, mais la scène finale, si touchante, emporta
le succès. Il n'en fut pas de même quand vint,
au IIP acte, la scène entre Mœe de Saint-Genis et
Blanche. Des protestations se firent entendre, puis
des murmures, puis des huées. M™ Lloyd, qui
jouait le rôle de Mme de Saint-Genis, déroutée,
perdant la tête, se sauva dans les coulisses,
oubliant de jeter la dernière réplique : « fille
perdue » à M11" Reichemberg. Celle-ci sauva la
situation. Elle continua son rôle, sous les huées
et les sifflets, comme si la réplique attendue
lui avait été donnée ; voyant dans la coulisse
M. Delaunay, qui lui faisait des gestes de désespoir
qui signifiaient: « Ne perdez pas la tète. Faites
quelque chose. N'importe quoi. Sauvez la pièce ! »
Elle fut admirable d'élan et de désespoir et la pièce
fut sauvée. M"e Reichemberg se traîna vers le
cordon de sonnette, le tira avec égarement, et l'air
éperdu, elle se tourna lentement vers l'auditoire
prononçant les mots terribles : « Je suis une fille
perdue. » Elle lutta comme une lionne. Elle se
montra si touchante, si brisée de douleur que le
public, enthousiasmé par le talent de l'actrice, finit
par éclater en applaudissements interminables.
LES PREMIÈRES ET PB INCIPALES REPRÉSENTATIONS 12-:!
M"e Reichemberg, émue et fatiguée, recevait les
compliments dans sa loge, lorsqu'on lui apporta
une immense corbeille de roses, surmontée d'un
corbeau aux ailes déployées. Mm" Granger et
Baretta partagèrent avec Mlle Reichemberg les
applaudissements du public enthousiasmé.
Pendant l'entr'acte les discussions étaient nom-
breuses. Personne n'était indiffèrent. Les débats
s'échauffaient. 11 y eut une altercation entre deux
spectateurs. Becque, lts mains derrière le dos,
arpentait à pas désordonnés le foyer. Un specta-
teur, le prenant pour un défenseur des saines tradi-
tions le prit au collet.
— • Ah ! Monsieur, que cette pièce est donc
abominable !
Sans envoyer la gi£U que sa main avait, sans
doute, envie d'appliquer, Becque imperturbable
répliqua :
— Vous l'avez dit, Monsieur, cet auteur est un
grand criminel (1). Et il continua d'arpenter le
foyer.
Pendant ce même entr'acte un incident se pro-
duisit : M. Francis Magnard, rédacteur au Figaro,
était resté dans sa loge, où il causait tranquille-
ment avec des confrères. Tout d'un coup la porte
de la loge s'ouvrit et une femme, M™ Marc deMon-
tifaud, habillée en homme, entra et souffleta
M. Magnard de son gant. Sa provocation accom-
(1) Ernest Tissot, La Revue Internationale, 1880, vol. XXV.
424 HENRY BECQUE
plie, elle sortit de la loge, claquant la porte der-
rière elle, se déclarant vengée d'un article qui
avait paru dans Le Figaro et qui, d'après elle, fai-
sait allusion à sa façon spéciale de vivre. Cet inci-
dent causa beaucoup de bruit, presque autant que
la représentation des Corbeaux (4).
Le lendemain M. Emile Augier écrivit à Mlle Rei-
chemberg : « Ce triomphe m'enchante, moi, per-
sonnellement, parce qu'il me prouve que vous
serez, quand vous voudrez, maClorinde de L'Aven-
turière. Vous avez été hier, la plus parfaite ingénue
qui ait paru au Théâtre-Français ; vous êtes main-
tenant une très grande comédienne » (2).
La presse était divisée, les uns défendaient jus-
qu'au bout l'œuvre du nouveau maître, les autres
suivant toujours les traditions du théâtre, n'y
voyaient rien de bon. Les journaux consacraient
des colonnes a la pièce. Les articles pleuvaient.
On en écrivit même des poèmes. Lorsqu'on parlait
de l'auteur, on disait « le Becque des Corbeaux »
ou « l'auteur des Corbeaux a du Bec » . Coquelin
cadet, jouant le rùle du musicien Merckens, avait
copié soigneusement Massenet, ce qui lui valut
des reproches unanimes. On doit noter aussi que
M. de Féraudy, jouant le rôle de Gaston Vigneron,
fit son début à la Comédie-Française dans Les
Corbeaux.
(1) Le Moniteur Universel, 15 septembre 1882.
(2) Adrien Bernheim, Autour de la Comédie-Française,
Paris, Devambez, 1913.
LES PREMIÈRES ET PRINCIPALES REPRÉSENTATIONS '125
Par un malheureux hasard, le suicide de M"* Fey-
ghine, célèbre actrice de la Comédie-Française,
qui se tuait dans la salle de bains du duc de
Morny, coïncida avec la répétition générale des
Corbeaux.
Au lendemain des Corbeaux, M. François Goppée
dans La Patrie déclarait: « M. Becque est un écri-
vain de conscience, de courage, et de talent. Il
avait les mains pleines de vérités, il les a ouvertes
et il a eu raison... pour moi, c'est une joie et une
fierté de l'avoir défendu. » (1)
Au lendemain des Corbeaux, Becque aurait pu
devenir chef d'école en écrivant des manifestes ou
des préfaces comme avaient fait bien des auteurs
qui le précédèrent ; mais Becque se refusait à être
chef d'école : il n'aimait pas les manifestes, et
estimait qu'il devait laisser ses œuvres parler elles-
mêmes.
Malgré une certaine hostilité, la pièce alla jus-
qu'à dix-huit représentations.
Le dénouement de la pièce, si impitoyable, finit
par provoquer un demi-échec.
A la reprise des Corbeaux, à l'Odéon le
3 novembre 1897, le public a mieux accepté cette
conclusion. C'est a cette reprise que Becque disait :
« On va me trouver bien vieux jeu ; toutes mes
femmes sont honnêtes. »
Et, en effet, à part M"* de Saint-Genis, et encore
(1) La Patrie, 18 septembre 1882.
126 HENRY BBCQUE
celle-ci obéit à une sorte de sentiment maternel
dévoyé, toutes les femmes des Corbeaux sont
d'honnêtes femmes, sans méchanceté et sans
détour, ne soupçonnant pas le mal, s'étonnant
qu'il y ait des gens qui puissent le commettre.
Blanche, elle-même, la « fille perdue », a été
victime de son ignorance, et de sa bonne foi
envers un homme sans scrupule, qu'elle avait pris
pour un brave garçon.
Les Corbeaux, repris depuis à FOdéon de 1910 à
1914, par M. Antoine ne soulèvent plus l'indigna-
tion. Le public s'est fait peu à peu aux inexorables
conclusions de Becque, et nul maintenant ne
proteste plus. Les Corbeaux n'excitent plus main-
tenant que de la pitié pour les victimes. C'est ce
que voulait Becque.
LÀ parisienne.
Après avoir franchi les portes de la Comédie-
Française, Becque se croyait en droit d'y présenter
ses autres pièces. La Parisienne, qu'il venait d'é-
crire, y rencontra un accueil poli, même flatteur,
mais fut en définitive refusée. On se rappelait à la
Comédie l'histoire des Corbeaux et les mots cruels
de son auteur. On commençait a. avoir une sorte de
peur de Becque. Il suscitait des polémiques partout
où il portait ses pièces. Coquelin avait mis tout
en œuvre, pour imposer à ses collègues son ar-
i -> i
LES PREMIÈRES ET PRINCIPALES REPRESENTATIONS 127
dente conviction que l'on devait accepter La Pari-
sienne a la Maison de Molière. Mais il avait toute
la maison contre lui. Goquelin ne se tint pas
pour battu. Intéressé dans la direction du vain lé-
ville, il voulut y faire accepter la nouvelle pièce.
Or, Deslandes le directeur, exigeait plusieurs
modifications auxquelles Becque se refusa commo
a son ordinaire. D'ailleurs, en attendant les répéti-
tions, M. Deslandes voulait reprendre Le plus
Heureux des Trois, de Labiche et Gondinet. Cela
ne plaisait guère a Becque qui craignait qu'on
ne trouvât une ressemblance entre cette pièce et
la sienne. La prétention parut très amusante a
Labiche, pour qui Becque n'avait pas beaucoup
d'estime. Il se moquait toujours des comédies de
Labiche, déclarant que ses propres comédies
étaient beaucoup plus comiques, et que seul un
public borné pouvait en juger autrement.
— Gomment, s'écria Labiche, M. Becque nous
prend notre mouchoir, et il ne veut pas que nous
nous mouchions avec ? Qu'il nous le prête au
moins !
Vers la même époque, M. Adolphe Louveau,
un très jeune homme qui avait fait ses preuves
comme artiste sur la scène de ï'Odéon, dési-
rait avoir un théâtre qui lui appartint, et où il
pourrait monter des pièces à sa convenance. Il
trouva disponible le théâtre de la Renaissance qu'il
acheta, et où il s'installa directeur sous le nom qui
devient vitu connu de Pernand Samuel. Quelques
128 ' HENRY BECQUE
jours après sa conversation avec M. Deslandes,
Becque rencontra M. Louveau sur le boulevard
Saint-Martin. Louveau cherchait une pièce pour
inaugurer son théâtre, et Becque un théâtre pour
sa nouvelle pièce. A deux pas du théâtre où Becque
avait monté son Michel Pauper, M. Samuel accueil-
lit La Parisienne de Henry Becque. Elle fut lue,
apprise, et montée en vingt-cinq jours. C'était la
façon de Becque : il n'hésitait jamais. Il savait à
fond ce qu'il voulait, comment il fallait monter sa
pièce et se mit tout de suite au travail. On répéta les
scènes a part. On ne répéta qu'une seule fois la
pièce en son entier.
Au cours d'une répétition, Becque reçut d'une
actrice renommée pour son esprit caustique l'ob-
servation suivante :
— Monsieur, il y a là une phrase que je ne puis
comprendre.
Et Becque de répondre avec un sourire.
— Cela ne fait rien, Mademoiselle, c'est celle
que vous dites le mieux (4).
Pendant les répétitions les interprètes en étaient
arrivés au point de trembler devant cet auteur,
jamais satisfait, rêvant une mise en scène à lui, et
piétinant toutes les conventions du théâtre. Enfin,
la répétition générale arriva. M. Samuel dit h
Becque : « Mon ami, notre mission est accom-
plie. Passons dans la salle et devenons public.
(1) Adrien Berheim. Le Figa.ro, 1" juin 1908.
PREMIÈRES ET PRINCIPALES REPRÉSENTATIONS 129
Nous jugerons comme si cette pièce n'était pas
de vous, suivant l'effet qu'elle produira. » Mais
Becque se souciait peu des gens qui étaient dans
la salle. Il resta a l'avant-scène et continua a
faire des observations, entrant dans des éclats vio-
lents, critiquant tout ce qui ne lui semblait pas
parfait.
Vers une heure du matin la répétition générale
fut terminée. Les amis de M. Samuel lui serraient
les mains, le plaignant d'avoir reçu un ouvrage
sans intérêt. On allait se retirer quand Becque
retint tout Je monde et devant les artistes énervés,
se mit à jouer tout seul sa pièce pendant deux
heures.
Enfin il les iàcha. Tous étaient fatigués, à bout
de souffle. M. Samuel dit aux artistes :
— Demain, It une heure, nous répéterons entre
nous, et nous verrons clair !
— On répète demain? demanda Becque.
— Non ! Non ! lui répondit M. Samuel. Il faut
que vos interprètes se reposent.
Le lendemain les artistes étaient là à l'heure.
Enfin on était seul. On allait pouvoir travailler à
son aise.
Tout à coup un vacarme éclata à la cantonade.
Le concierge arrive, haletant, leur dire que
M. Becque à qui il avait assuré qu'il n'y avait per-
sonne était entré quand même.
Et Becque parut en effet, furieux de cette répé-
tition secrète ; le voilà qui reprend sa place à
HENRY BECQUE 9
130 HENRY BECQUE
l'avant-scène et qui recommence ses interruptions.
M. Samuel courut s'enfermer dans son cabinet de
travail, abandonnant ses malheureux pension-
naires à cet auteur obstiné (1).
Les pièces de Becque excitaient toujours beau-
coup d'intérêt. On en parlait longtemps avant
les premières. Pour La Parisienne le titre excitait
une forte curiosité. L'élément féminin prédomi-
nait dans le public de la première. La pièce était
de trois actes assez courts, et on l'avait fait précé-
der, pour cette raison, des Honnêtes Femmes qui
avaient déjà eu leur succès sur la scène du Gym-
nase, et qui servaient aussi a contrebalancer ce
qu'avait La Parisienne de risqué.
La pièce obtint un succès immense devant le
public et la critique. Déjà initié au réalisme et à
la franchise des œuvres de Becque, le public
n'était plus choqué par certaines hardiesses. Au
contraire on s'amusa beaucoup. Les spectatrices
mettaient volontiers le nom d'une amie sous celui
de Glotilde. On échangeait des coups d'œil.
— Je n'en veux pas à M. Becque, disait une
dame à la sortie, de nous avoir montré cette Pari-
sienne-là. Elle existe, je la connais même. Ce dont
j'enrage, c'est qu'il prétend faire de cette exception
une généralité. Il eût été si simple d'appeler sa
pièce Une Parisienne au lieu de La Parisienne.
On aurait le droit de ne s'y point connaître. Car
(1) />es Avnales, 31 janvier 190!'.
LES PREMIÈRES ET PRINCIPALES REPRESENTATIONS 131
enfin, il y a bien d'autres femmes, n'est-il pas
vrai? »
Ce soir-là, M. Paul de Rémusat (4) entraînait
Becque à souper, et ils portèrent des toasts au suc-
cès de La Parisienne.
Maigre' une certaine opposition contre plusieurs
mots un peu crus de la pièce, elle fut bientôt
admise unanimement. La Navette s'ajouta à la re-
présentation au commencement de la seconde
semaine. On réalisa alors une recette de mille francs
par soirée (2).
Le lendemain de la première, Auguste Vitu
dans son compte rendu du Figaro, dit : «. Homme
de tempérament incompréhensible, et de convic-
tion intraitable, il s'est pris corps a corps avec
l'art dramatique ; n'en acceptant pas les lois essen-
tielles, il essaie de les tordre a son usage.
«... Becque croirait-il ou voudrait-il nous faire
croire que. toutes les Parisiennes soient dans la
situation de Clotilde du Mesnil et qu'il n'y ait pus
une honnête femme dans Paris? Il semble avoir
protesté d'avance contre une pareille supposition
en faisant précéder La Parisienne par la reprise
des Honnêtes Femmes » .
En 1887, Becque décide de relire M Parisienne
devant le Comité de lecture de la Oomédie-Fran-
(i) Homme politique français né en 1831 ; élu sénatesr
en 1881.
(2) Les Annales, 31 janvier 1909. Il y eut soixante-et-un»
représentation*.
132 HENRY BECQUE
çaise. Cette fois Goquelin n'appuyait pas la cause de
Becque, quoiqu'il eût prié Becque d'apporter sa
pièce de la Renaissance à la Maison de Molière.
« Cette grande famille de Goquelin, écrivit Becque,
est bien amusante, le chef de la famille surtout. »
Mais pour s'installer a la Comédie-Française, il
fallait une approbation générale difficile à réaliser.
Becque voulait donner La Parisienne à Porel, car
Réjane lui semblait avec raison l'actrice la plus
qualifiée pour interpréter son rôle. Il écrivit à
M. Porel qu'il lui offrirait la pièce, s'il promettait
de la mettre sur la scène pendant l'année ; il vou-
lait garder Les Corbeaux pour la Comédie-Fran-
çaise. La réponse de Porel fut ambiguë. Il fut
également question de La Parisienne pour une
autre scène, car Becque écrivit, le 10 mars 1890, à
M. Henry Bauër : « Je serais enchanté, cher ami,
si les Variétés jouaient La Parisienne ; c'est ce que
je désire, et ce que j'attends. »
En définitive Becque obtint ce qu'il n'espérait
plus, la reprise de sa pièce à la Comédie.
Nous avons expliqué comment la pièce tomba.
Pour consoler Becque de cet échec dans la mesure
du possible, ses amis lui offrirent un dîner de con-
solation au Café Américain. Il y avait là une dou-
zaine d'amis fidèles *. Gefîroy, Rosny, Ajalbert,
Ancey, Wolff, Lecomte, André Antoine. Becque
mis en confiance, se dérida. Il commença a parler
des Goncourt, qu'il n'aimait pas, et à faire des mots
a leurs dépens. Il y avait parmi les convives, des
LES PREMIÈRES ET PRINCIPALES REPRÉSENTATIONS 133
amis intimes des Goncourt, on le fit observer à
Becque : « C'est bon, dit-il. Je n'en parle plus.
J'en dirai du mal ailleurs ! »
Réjane aimait passionnément La Parisienne.
Elle l'avait présentée inutilement à M. Deslandes.
Exaspérée de l'insuccès au Français, elle en fit
comme d'une affaire personnelle. Elle avait déjà
joué La Parisienne avec un grand succès dans
le salon de Mme Aubernon. L'actrice voulut pour
l'auteur une revanche. Elle l'obtint éclatante le
18 décembre 1893. La Parisienne fut jouée au Vau-
deville, avec La Victime d'Abraham Dreyfus. On la
représenta deux fois par semaine a l'abonnement.
L'art incomparable de Réjane fit à la pièce un suc-
cès considérable. De l'interprétation de M™ Réjane
Becque a dit : « Il est impossible de mieux com-
prendre un rôle et d'en saisir plus délicatement
les moindres nuances. » La Parisienne resta une
des pièces du répertoire de Mme Réjane quand elle
fit son tour du monde.
A peu près un mois avant la mort de Becque,
M. Antoine reprit La Parisienne sur la scène de
son théâtre. C'était le 19 avril 1899. M™ Devoyod
jouait le rôle de Clotilde et M. Antoine celui de
Lafont. Becque put assister à une des représenta-
tions. On joua la pièce cent cinquante fois, et ce fut
vraiment cette reprise qui rendit la pièce de Becque
désormais classique.
M. Lucien Muhlfeld, dans un compte rendu
qu'il fit à i'Echo de Paris, affirma que, dans cin-
134 HENRY BECQUE
quante ans, elle serait étudiée et commentée par
les universitaires comme un modèle. Becque
répondit : « Cinquante ans ? C'est bien loin ! On
n'attendra peut-être pas jusque-là. En tout cas,
on attendra que je sois mort (1). »
Dans son feuilleton du 28 décembre 1885,
M. Sarcey avait écrit : « J'ai comme une idée que
cette comédie, dans vingt ans, sera consacrée
chef-d'œuvre. » Aujourd'hui les vingt ans ont
passé sur La Parisienne, aussi vivante qu'à ses
débuts, installée à la Comédie-Française, à côté
des œuvres de Molière, elle appartient vraiment à
la postérité. M. Jules Claretie sut oublier les dis-
sentiments qui le séparaient de Becque et ce fut
sous sa longue administration que La Parisienne
entra à la Comédie-Française. Elle y a trouvé en
Mlle Berthe Cerny une interprète qui n'est pas
indigne de Réjane.
tl) Lucien Muhlfeld, Echo de Paris. 14 mai 1899.
CHAPITRE V
HENRY BECQUE DANS LES SALONS
Il faut vous obéir, madame,
Et dans les vers inattendus,
Inproviser une épigrarame.
Les madrigaux sont défendus.
Pourtant, à vous plus qu'à tout autre.
J'aurais confessé de grand cœur
Que des deux sexes le bonheur
Tient à notre amour pour le vôtre.
Va pour une méchanceté.
Inscrivons cette vérité
Si philosophique, ii me semble.
Mon Dieu, que notre sexe est laid ;
La femme et l'homme sont ensemble
Comme la chaîne et le boulet.
La scène se déplace. Ce n'est pins le Becque du
« cinquième » dans son appartement h deux pièces,
vide et triste. Nous ne voyons plus les houts de ci-
gares, qui traînent, les cendres, les faux-cols épar s
ou le lit de fer misérable. Ce n'est pas non pins le
436 HENRY BECQUE
Becque lutteur, se promenant de théâtre en
théâtre, un manuscrit sous le bras, demandant a
tous les directeurs bon accueil pour sa pièce. C'est
le soir. La mise en scène est luxueuse, le décor est
élégant. Notre auteur a quitté son unique complet
et son vieux pardessus râpé pour une tenue de soi-
rée. On ne le reconnaît plus ; en lui s'est opéré une
métamorphose complète. C'est un Parisien et un
homme du monde que nous voyons. Satenueest im-
peccable. On dirait la réincarnation du beau Brum-
mell. On s'imagine difficilement que ce Becque
là est le même que celui que nous avons rencontré
le matin furetant dans les kiosques du voisinage.
Si nous voulons nous mettre sous les yeux un
portrait complet du grand homme de lettres, nous
le restituant avec les agréments physiques et les
côtés si personnels qui le caractérisent, feuilletons
la Revue Illustrée du 1er mars 1888. Nous y ver-
rons un Becque imprévu reproduit d'une façon
surprenante par le crayon de Guth. Le voici assis
en froc impeccable, derrière une table où le Cham-
pagne se glace dans le seau. Sa main droite se
lève haut, et il porte quelque toast joyeux. Ses
yeux brillent, et il montre toutes ses dents dans un
rire heureux. Est-ce Là le Becque morose et hypo-
condre que certains ont essayé de nous peindre ?
Mais venons-en au poème cité plus haut. Une
belle dame des salons parisiens, éprise du brillant
esprit de l'auteur lui réclama un poème pour son
album. Becque, quoiqu'il eût changé d'habits,
HENRY BECQUE DANS LES SALONS 137
n'avait pas changé de vocabulaire, et répondit par
le poème que nous venons de lire.
C'est après le succès de La Parisienne que
Becque, pour les gens du monde, se transforma.
Jusqu'à ce moment ceux-ci le considéraient un
peu comme un sauvage. Lorsqu'ils le connurent
de plus près, leurs opinions sur lui se modifièrent.
C'était M. Ernest Caro, le philosophe, déjà lui-
même l'idole des femmes de Paris, qui se chargea
d'introduire Becque et le présenta dans quelques-
unes de ces maisons littéraires où on dîne et où on
discute (1). Une fois introduit, le charme et l'esprit
mordant de Becque faisaient leur travail. Les
invitations pleuvaient. On se l'arrachait pour les
dîners, et si, par hasard, deux invitations tom-
baient le même jour, une des maîtresses de maison
changeait son dîner en « après-midi littéraire »,
pour ne pas se priver de la présence de l'homme
du jour. Sa réputation d'homme d'esprit se répan-
dait. « On ne lui demandait au reste que de se
montrer identique à lui-même, semblable en tous
points à l'image que l'on s'était formé de lui dans
les réunions mondaines ; image sommaire et qui
n'évoquait que deux ou trois attitudes, un dos
bombé, un rire gros, un croassement soulignant
chaque saillie, une demi-douzaine d'anecdotes pré-
vues sur les personnages notables. Avec cela je
vous jure que l'on était content (2). » On riait, on
(i) Félicien Pascal, Le Cori'e&pondant, 25 mai 1!K)8.
12) Edmond Sée, La Renaissance Latine, 1"> juin 1904.
138
HENRY BECQUE
l'encourageait et les mots d'esprit sortaient de sa
bouche sans effort. Becque ne cachait pas ses sen-
timents de démocrate et de républicain ; il était
reçu même dans les milieux réactionnaires les plus
fermés, tant sa réputation le faisait rechercher.
C'était plutôt la société des dames qui l'attirait.
Déjà en 1880 il commençait à faire des visites dans
les maisons où la maîtresse avait son « jour ». Il
n'aimait pas le thé, mais il en buvait toujours une
tasse pour faire plaisir a l'hôtesse. Souvent il était
le seul homme présent et dans ce cas il ne prolon-
geait pas sa visite ; il prenait congé après quelques
mots.
Ces dames, au lieu de s'indigner contre La
Parisienne, en savouraient la cynique subtilité.
Elles se disputaient ce révolutionnaire sentimental
et spirituel qui venait de causer un grand scandale.
Becque, enchanté de se voir adulé, désireux tou-
jours de faire plaisir aux autres, ne trouvant rien
de plus rafraîchissant que cette admiration, heu-
reux dans ce décor de luxe, devenait bientôt l'es-
clave de cette aimable servitude. Pour la première
fois, il délaissa le théâtre pour des triomphes de
salon.
Il eut un salon de prédilection. Ce fut celui de
Mme Aubernon de Nerville, qui fut pendant
cinquante ans le salon le plus intéressant de Paris,
qui réunissait tout ce que Paris comptait de répu-
tations consacrées et de talents brevetés. Un grand
nombre d'académiciens y fréquentaient. Certains
il
HENRY BECQUE DANS LES SALONS 139
soirs, on ajoutait à la liste des convives toutes les
femmes de lettres. M™ Aubernon, une brave
femme toute franche, était très fière de son salon.
Elle avait elle-même beaucoup d'esprit et c'est une
des raisons qui l'attachèrent a Becque. Ses ré-
ceptions de printemps étaient des événements pari-
siens. On les recherchait par préférence, et les nom-
breuses représentations qu'elle organisait pour ses
convives n'en étaient pas le moindre attrait (1).
Becque était au nombre des grands favoris de
Mme Aubernon, et après la brouille de cette der-
nière avec Dumas fils, il devint le lion du salon...
un vrai demi-dieu. Lorsqu'il parlait, quoiqu'il eût
la dent dure, tout le monde écoutait. Il n'y avait
que les jours où il déblatérait contre Sarcey.
C'était sa bête noire. Il allait si loin qu'on l'in-
terrompait : « C'est trop, vous exagérez. » Becque
souriait en haussant les épaules. « C'est plus fort
que moi, je ne peux pas me maîtriser. » Malgré
tout, Mme Aubernon aimait beaucoup Becque. Un
jour, une de ses amies prétendit avoir à se plaindre
de celui-ci ; elle alla trouver Mm* Aubernon et la
prévint que si elle continuait à le recevoir, elle
serait forcée de ne plus venir dans son salon. C'était,
à la vérité, un ultimatum en règle, une mise en
demeure. Mffie Aubernon n'hésita pas. Elle conti-
nua a. recevoir Becque, et la dame, qui regrettai!
les mots d'esprit de l'auteur, réapparut enfin
(1) Adolphe Brisson, Portraits Intimes, vol. 1, Paris, Colin,
1894.
140 HENRY BECQUE
chez elle après quelques mois d'absence (1).
Becque mit souvent son hôtesse dans des Situa-
tions embarrassantes pour le seul plaisir de placer
un mot. Un après-midi, il se rendit chez elle vers
cinq heures et elle le présenta a un jeune homme qui
appartenait à l'Université. Le jeune homme était en-
chanté d'être présenté à un homme célèbre, mais
Becque qui n'avait pas beaucoup d'admiration ni
pour l'Université, ni pour les universitaires, répli-
qua simplement, a la grande irritation de M™ Au-
bernon et a l'effondrement complet du jeune
homme : « Allons, encore un professeur ! (2) »
On savourait ses mots cruels, on encourageait
son humeur caustique qui avait d'ailleurs à peine
besoin d'être stimulée. « Certain soir il prit à partie
le plus doux des membres de l'Institut et le cribla
pendant deux heures de tranchants épigrammes ;
le pauvre homme suffoqué prit le parti de battre en
retraite, s'avouant vaincu et laissant le champ libre
à son ennemi (3). » Un autre soir chezMme Auber-
non, a un dîner auquel assistait M. Paul Bourget,
Becque, pour amuser les invités en attendant l'ar-
rivée des autres convives, improvisa ce quatrain :
Pour obtenir enfin la vogue
J'ai pris des airs de pédagogue,
Je pontifie et j'épilogue
C'est moi qui suis le psychologue.
(1) Paul Acker, Le Gaulois, 31 mai 1908.
(2) Idem.
(3) Adolphe Brisson, Portraits Intimes, vol. I, p. 164.
HENRY BECQUE DANS LES SALONS 141
Bientôt après, survint sa brouille avec Dumas
fils. Un soir, au milieu de l'attention générale,
Becque jeta ceci :
Comme il fut deux Corneille, il y a deux Dumas,
Mais aucun d'eux n'est Pierre et tous deux sont Thomas.
Becque trouvait du plaisir à voir qu'on recueil-
lait ses mots et ses distiques. Cela flattait son
amour-propre. La joie d'égayer les dîners mon-
dains aux dépens des confrères et le plaisir de
goûter l'admiration, provoquée par des saillies de
son ironie, l'incitait a persévérer dans son rôle de
« faiseur de mots ». Becque, en effet, partout où
il se trouvait, provoquait l'affluence. Avant d'ac-
cepter une invitation, on se renseignait pour savoir
dans quel salon irait Becque, et c'était la qu'on
rencontrait le plus de monde, attiré par l'espoir
d'ouïr les railleries de l'auteur des Corbeaux. Il
n'avait pas pardonné son échec aux académiciens.
Un soir, pour se venger, il éclata ;
Ci-git Boissier, ce vieux raseur
Plus connu comme confiseur.
C'est aussi dans une de ces réunions mondaines
qu'il lança une autre saillie contre un autre acadé-
micien. L'assemblée était nombreuse et on atten-
dait les derniers convives. M. José de Heredia parut
à la porte,. Becque se tourna vers un groupe et
salua son entrée par ces mots* :
Monsieur de Heredia est un homme qui compte,
Il a fait deux ou trois sonnets de plus qu'Oronte.
442 HENRY BECQUE
Comme disait M. Leroy « ii joua la comédie
rosse dans les salons du monde où l'on s'en-
nuie (1). » Il sortait de ces brillantes soirées,
enchanté et flatté des triomphes et des conquêtes
qu'il avait ajoutées à une liste déjà longue. Il ne
rentrait pas chez lui de suite, mais aimait, au bras
d'un ami, a arpenter les boulevards jusqu'au pre-
mières lueurs du matin, disant des vers, des scènes
de ses pièces, gesticulant, mimant, jouant d'une
façon qui aurait rendu jaloux le premier acteur de
la Comédie-Française (2).
Le 8 mai 4888, Mme Aubernon envoya M. Lç Cor-
beiller, du Journal des Débats, chez M. Antoine
pour solliciter son concours à une représentation
de La Parisienne à sa dernière réception de prin-
temps. M. Antoine accepta, Becque en fut très
satisfait. M™ Réjane consentit à jouer le rôle de
Clotilde. On recruta des artistes pour les autres
rôles et le travail commença aussitôt. La première
répétition eut lieu le 44 mai au Théâtre-Libre de la
rue Blanche. Becque y assista. Mme Réjane, très
franche exposait ce qui ne lui plaisait pas dans la
pièce. Pour toute réponse Becque lui saisissait la
taille, faisait un tour de valse, riait, et la pièce conti-
nuait telleque Becque l'avait écrite. II allait toujours
chez Mœtt Réjane pour répéter les principales scènes.
La grande actrice, toujours charmante, lui rendit
confiance, pour confiance. Le 8 juin, devant le public
(1) Albert Leroy, L'Enlèvement, 13 mai 1899.
(,2) Adolphe Brisson, Portraits Intimes, vol, I.
HENRY BECQUE DANS LES SALONS 143
le plus distingué qu'on put rassembler k Paris a
cette époque, la pièce fut jouée chez Mme Auber-
non et fut un grand événement mondain.
Dumas fils avait offert a Mme Aubernon une
sonnette ; on la remplaça par une autre dont le
donateur restait anonyme. Sur cette sonnette se
irouvaient les mots connus de Saint-Louis : « Si
vous avez quelque chose à dire qui puisse intéres-
ser la compagnie, parlez tout haut ; sinon taisez-
vous (1). » M™ Aubernon ne permettait pas qu'on
parlât sans qu'elle en ait donné l'autorisation. Une
fois, au milieu d'un repas, Becque voulait prendre
la parole. Mrae Aubernon l'interrompit brusquement
en lui disant : « Tout à l'heure. » Au bout de
quelques instants lorsque celui qui parlait eut
terminé, la maîtresse de la maison se tourna vers
Becque et demanda :
— Eh bien ! M. Beeque, que vouliez-vous
dire ?
Et celui-ci répondit :
— Oh ! c'était simplement pour redemander
des épinards.
Becque, quoique ignorant la danse, ne manquait
jamais une occasion de danser. Il l'adorait. Il
empoignait sa danseuse, la faisait sauter éper-
dùment, au mépris de toutes les règles ; et cela
durait toute la soirée. Celles qui avaient valsé
avec lui en gardaient un mauvais souvenir. Mais on
(1) Victor du Bled. « Le Salon de M"" Aubernon », Revue
de Paris, 1" mai 1922.
144 HENRY BECQUE
n'osait, cependant refuser son invitation. Il était si
spirituel et parfois si doux que la danseuse, en
écoutant les savoureux mots de Becque, en oubliait
la torture infligée à ses petits souliers : « Ailleurs
encore un vieil enfant fou de plaisir et qui s'amuse. . .
qui s'amuse à danser, à valser, a sauter, la chemise
bouffante sous le gilet, les bretelles apparues, la
face rouge, et se réjouissant prodigieusement de
l'effroi d'une danseuse fine et blonde, Mrae Rostand,
qui n'espérait point encore Cyrano ! (1) »
Il était facilement amoureux ou du moins il
était extrêmement sensible a la beauté des femmes.
Lorsqu'il parlait avec une femme pour la pre-
mière fois, il commençait par la littérature, mais
très vite, si la femme était belle, il en venait aux
compliments enthousiastes ; puis il revenait à la
littérature. Il avait beaucoup de charme, parce
qu'il était violent et, que dans sa violence, il savait
être doux. Il avait beaucoup d'affaires qui finis-
saient toutes par le décevoir. L'aiguillon des
modernes Célimènes l'incitait a se montrer mali-
cieux, ironique et acerbe. Pour les satisfaire et
garder son renom, il passait son temps à leur impro-
viser des mots féroces. On l'invitait k dîner ou
à passer la soirée pour qu'il éreintàt ses confrères
devant ce milieu de désœuvrés. Il lui était doux de
s'enfoncer dans un bon fauteuil : il ne pensait
plus à sa chaise boiteuse du cinquième, ni à sa
(1) Edmond Sée, Renaissance Latine, 15 juin 1904.
HENRY BECQUE DANS LES SALONS 445
table de bois blanc sans nappe. C'était un soula-
gement. Il trouvait un bon repas, et une brillante
compagnie qui lui faisait oublier sa vie miséreuse
de tous les jours. Il était heureux.
Il était recherché, adulé, redouté ; les salons qu'il
traversa comme un météore ont gardé le souvenir
de ses mots cruels, dont quelques-uns n'ont pas en-
core perdu leur venin. On lui permettait ce que l'on
n'eût souffert de personne ; on regardait avec un
peu d'effroi son œil injecté de sang, sa joue égra-
tignée, ses cheveux drus redressés par la colère.
Après sa mort, les mots de Becque furent sou-
vent répétés a Paris, mais ils ne tardèrent
pas à être déformés. En conséquence, ils per-
daient le meilleur de leur charme, car ce qui
les rendaient si fins, c'était le geste dont il les
appuyait, son sourire, et la malice de son regard.
Ils restaient célèbres et ne tombaient pas dans
l'oubli. Il en courait une foule, beaucoup plus
même que Becque n'en a jamais dit. Chaque mot
méchant qui échappait à la bouche de quelqu'un
était >uivi presque toujours d'un « comme disait
Becque l'autre soir ». Pourtant, nous pouvons le
croire, les meilleurs étaient de lui. Et parmi ces
derniers voici ce que nous avons pu recueillir I :
Le déluge n'a pas réussi ; il est re sté un homme.
L'honneur n'a plus que îles professionnels.
Le malheur de l'égalité, c'est que nous ne la voulons
qu'avec nos supérieurs.
(1) Comœdia, U juillet 1912, et la Revue Illustrée, juin
HENRY BECQUE 10
146 HENRY IJECQUE
Personne n'a jamais compris personne. On n'a pas
le temps d'observer les autres, on n'a pas le temps de
les entendre, on n'a que le temps de les blâmer.
Il faut être d'un parti; d'une coterie, et quelques fois
d'un homme.
En vieillissant on s'aperçoit que la vengeance est
encore la forme la plus sûre de la justice.
Il- n'y a que deux manières de parler des autres ;
ou d'en dire du bien ou d'en dire du mal. Notre inté-
rêt nous commande d'en dire du bien. La vérité veut
qu'on en dise du mal.
C'est un grand repos de vivre toujours avec les mêmes
gens, on sait qu'ils vous détestent.
Parlez-moi d'une souffrance qui se cache et reste
ignorée. C'est celle-là que je voudrais secourir.
Nous ne trouvons guère que deux plaisirs dans notre
intérieur, celui d'en sortir et celui d'y rentrer.
Le meilleur souvenir que garde une femme d'une
liaison, c'est l'infidélité qu'elle lui a faite.
Quand tu ouvres la porte, c'est un ennemi qui entre.
Défends-toi, défends-toi de toi-même et des autres.
Le juge n'a bien souvent à se prononcer qu'entre
deux intérêts également délictueux.
Toutes les idées sont justes, toutes les bouches sont
fausses.
L'homme simple, franc, ouvert, sera toujours écouté
avec attention ; on le met dedans.
Le mariage et la politique se ressemblent ; il faut
s'y jeter de bonne heure.
L'homme vraiment bien élevé vit chez sa maîtresse
et meurt chez sa femme.
L'homme cherche son esclave.
A la fin de sa vie, Becque devenait l'ami intime
de M. et Mme Lucien Mulhfeld. Ils étaient jeunes
tous deux. M. Muhlfeld, lui-même auteur de talent
HENRY BEGQUE DANS LES SALONS 147
admirait les grandes qualités de Becque. Le jeune
couple était enchanté de recevoir chez lui l'auteur
de La Parisienne, et Becque y allait à son gré. Il
n'attendait pas d'être invité. C'était un second
chez-lui, où il se plaisait a passer des heures. M. et
MmeMuhlfeld s'entouraient de gens de lettres, sur-
tout de jeunes, et dans ces réunions Becque
régnait en maître. Il n'y avait jamais de grand
dîner que Becque ne remplit de sa gaieté. Bien
entendu, on y parlait souvent des Polichinelles
et parfois Becque en déclamait certaines scènes
préférées. Un jour, Mrae Muhlfeld exprima le désir
de les faire jouer dans son salon et demanda a
Becque de bien vouloir en organiser la représen-
tation dans une de ses soirées. Il n'était pas pos-
sible de dire toute la pièce et Becque, pour plaire à
ses amis et aussi pour se satisfaire jlui-même, en
tira un fragment qu'il appela Madeleine. Il le pré-
senta à quelques amis de la Comédie-Française.
On fit d'abord trois répétitions et puis, devant une
assemblée d'une quarantaine de personnes, le
fragment fut joué un soir d'hiver. L'impression
sur les assistants ne fut pas très profonde, mais
Becque en fut enchanté.
Il dînait souvent chez M, Adrien Bernheim
où il passait la soirée entouré de ses amis. Il s'y
trouvait parfois des dames. Mais c'était chose
assez rare. Sans doute Becque aurait préféré lea
dames, mais il était content toujours d'un bon
dîner suivi d'un bon cigare et puis d'un entretien
148 HENRY BECQUE
sur le théâtre contemporain où son opinion restait
prépondérante. Souvent on s'attardait à table jus-
qu'à deux heures dumatin. Un soirde janvier 1899,
Becque récitait sur le phonographe ses « sonnets
d'amour » pour MM. Bernheim, Gapus, Gandil-
lot et Décori. Qu'il eut été curieux d'entendre la
voix mordante de Becque scandant ses mots amers
sur l'infidélité de l'amour ! Un disque fut fait pour
chacune des personnes présentes et chacun em-
porta le sien. Quelques-uns peut-être existent
encore (1).
Rarement Becque refusait une invitation. Cela
lui garantissait un bon repas et, en hiver, une soi-
rée dans une pièce chauffée. Mais ce n'était pas
par avarice qu'il les acceptait. Il aimait sincère-
ment ses amis, il aimait leur société et là il était
sur de ne pas être mal compris.
Une des dernières invitations qu'il put accepter
avant sa mort fut chez Mme Félix Décori. Il souffrait
déjà horriblement de sa maladie, au point que
Mme Décori dut remettre la date du dîner, afin que
Becque pût y assister. Becque se montra dans
tout son entrain. A table ce fut lui qui parla ; les
autres écoutèrent. Les mots d'esprit pleuvaient.
On était content. C'est à ce dîner que Becque, lors-
qu'on lui parlait d'un certain confrère et de sa
liaison avec une vieille maîtresse, disait« Bah !
pour lui elle aura toujours soixante ans ! »
(1) Adrien Bernheim. Trente ans de théâtre.
HENRY BECQUE DANS LES SALONS 149
La comtesse de Pourtalès était une grande dame,
du second empire, gracieuse et intelligente. Son
salon, élégant et choisi, se trouvait rue Tronchet.
Elle réunissait autour d'elle tous les nobles, les
intellectuels et les diplomates dont Paris s'enor-
gueillissait à cette époque. Becque y allait souvent,
mais le chapeau haut de forme y était obligatoire,
et cela faisait un peu hésiter Becque. Une après-
midi M. Ganderax quittait la maison de la com-
tesse, et rencontrait dans la rue l'auteur des Cor-
beaux coiffé de son feutre.
— ■ D'où sortez-vous ? demanda Becque avec sa
bonhommie habituelle.
— Je sors de chez la comtesse. Ça se voit,
répondit M. Ganderax, levant son chapeau haut
de forme.
— Et moi, je n'en sors pas. Ça se voit, fit
Becque, soulevant le vieux feutre enfoncé sur sa
tête.
CHAPITRE VI
• L'HOMME
Une tète énergique, le front carré, largement
découvert sous des cheveux grisonnants, taillés en
brosse ; le teint haut en couleur, de courtes mous-
taches hérissées barrent d'un trait net le visage
rasé ; les lèvres s'avancent, épaisses, plutôt sen-
suelles, au-dessus du menton rabelaisien. L'en-
semble pourrait paraître banal, si ce n'était l'éclat
du regard, ces yeux pétillants d'une extrême et
inquiétante mobilité, ces yeux aigus où luit comme
une flamme de férocité. Avec cela, grand, solide,
bien bâti, en homme taillé pour toutes les luttes ;
tel se dresse, fièrement cambré, dans sa forte
personnalité physique, le célèbre auteur des Cor-
beaux, Heny Becque.
Mais ce n'est encore qu'une froide statue, tout
au plus, un portrait sans vie. Or, le personnage est
tout ce qu'il y a de plus vivant, nerveux, trépidant,
passionné, exubérant. S'il vous parle, il a toujours
l'air d'être en colère ; et les mots s'envolent, déco-
chés, comme autant de flèches, rapides et pressés,
l'homme i ol
d'une voix sifflante, qui sort d'une bouche convul-
sée, tordue par un rictus amer et dédaigneux. Le
geste précis, tranchant, vient en aide à la parole,
un peu trop volubile parfois, confuse môme, cou-
pée par intervalles irréguliers, d'un large éclat de
rire.., « Il parle et il parle... il gesticule ; il va à
droite et à gauche... et il rit tout le temps !... »
Ainsi résumait son impression un jeune écrivain
au sortir du grenier de l'Avenue de Villiers (1).
« Il rit ». Voici une des particularités vivantes
de Becque. Ce rire avec l'acuité du regard ! Et
d'abord, il ne souriait jamais ; au repos, une
expression amère bridait les traits de son visage.
Quand survenait la détente, brusquement il par-
tait d'un rire métallique, qui donnait le frisson : le
rire de Méphisto, ou mieux de Juvénal (ce surnom
lui avait été donné sur le boulevard par quelqu'un
qui avait reçu des « coups de Becque. ») (2)
L'expression est amère, avons-nous dit ? Et nous
comprenons mal ceux qui ont lu sur ce visage la
béate satisfaction de 1' « huissier jovial sur le point
d'opérer une bonne saisie depuis longtemps cares-
sée » ; ou la sereine quiétude du « prêtre défro-
qué, heureux de n'avoir plus à se raser » ^3).
Comme nous préférons a ce croquis du Figaro le
magistral portrait psychologique que traçait du
(1) Le Gaulois, 13 mai 1899.
(2) Maurice Guillemot, Grande lîn-w, 1 90i. vol. II,
p. 497-508.
(3) Le Figaro, 11 novembre 1890.
152 HENRY BECQUE
maître Octave Mirbeau : « J'ai de Henry Becque
un portrait à l'eau forte que grava, — je devrais
dire que sculpta — Auguste Rodin ; une tête de
force flanquée de ses deux profils dans un arrange-
ment à peu près pareilà celui du Cardinal de Riche-
lieu peint par Philippe de Champaigne. La tête, de
face surtout, est très belle, par la mâle carrure du
dessin et l'expression de force tourmentée du vi-
sage. Sous l'amère ironie du regard, dont l'amer-
tume s'affirme encore davantage, mêlée qu'elle est
à une sorte d'indéfinissable ivresse ; sous les plis
sarcastiques de la bouche, au rire violent, mâchuré ;
sous le raidissement de bataille qui rejette en
arrière le front et bande les muscles, il n'est point
difficile de deviner la souffrance. La souffrance a
mis sur ce masque viril des sabrures terribles et de
douloureuses ombres. Elle en a, pour ainsi dire,
établi les plans, dessiné les traits, aiguise les
accents, comme l'acide qui creuse la plaque de
cuivre modèle, de sa morsure, des figures hu-
maines. Et l'on se demande si les yeux railleurs,
et la puissante bouche de cet homme de volonté
et de courage n'ont pas souvent pleuré ; nul ne le
sait. Henry Becque était de ceux qui ne pleurent
pas en public et qui fouettent, au contraire, l'an-
goisse dont leur cœur est rempli d'un coup de
gaîté exaltée et cruelle. Il y a des rires qui
déchirent l'âme, comme des larmes » (4)
(1) Maurice Guillemot-. Grande Revue, 1904, vol. II,
p. 498.
l'homme 153
C'est bien cela, Henry Becque fut avant tout un
souffrant, un tourmenté, un vaincu de la vie. Sa
biographie est celle d'un homme qui a connu de
l'existence, toutes les luttes, toutes les fatigues,
— et, pour quelques lueurs d'espe'rance, de
sombres et furieux de'sespoirs !
Pourtant il a bataillé sans relâche, ne voulant
pas s'avouer inférieur à la Destinée. Et c'est préci-
sément de cette lutte corps-à-corps avec la
Fortune, qu'est faite la tragique beauté d'une vie
qui fut un perpétuel combat, le vrai « struggle for
life ».
Tempérament excessif, Henry Becque aimait
d'ailleurs à sentir des résistances : cela fouettait
son activité, comme la vue de l'obstacle à franchir
fait se cabrer d'aise le pur sang. On a même pu
dire de lui qu'il aimait beaucoup à haïr (1). C'est
aller un peu loin. En tout cas, il faut remarquer
à sa louange, que ses haines comme ses rancunes
n'avaient rien de bas, de personnel, ni même,
probablement de très profond. Elles étaient l'ali-
ment nécessaire de son génie si particulier, et elles
entretenaient constamment sa verve. S'il invec-
tivait souvent certains hommes, c'est qu'il n'aimait
pas leurs idées, et qu'il était dans son caractère
combatif et prompt de saisir volontiers les idées à
travers les hommes (2).
L'histoire serait longue de ce que l'on pourrait
(1) Le Gaulois, 13 mai 1899.
(i) Idem.
154 HENRY BECQUE
appeler « les réactions » de Henry Becque aux
prises avec la vie. Mais, c'est là, nous le répétons,
le côté intéressant de ce caractère franchement
militant ; nous allons tâcher de l'étudier sous ce
jour. Comment Becque a-t-il mené son combat?
Comment s'est-il défendu ?
Tout d'abord, une remarque s'impose, précisé-
ment à propos de ce mot « défense » : la lutte de
Becque fut bien plutôt, disons-le, une hardie offen-
sive que l'attitude passive et volontiers résignée
de celui qui se contenterait de parer les coups. « Il
allait, il partait !... » a-t-on dit de lui (1). Il y a
dans la façon de procéder de Becque quelque
chose de la « furia » du taureau qui, une fois ou-
verte la porte du toril, se précipite dans l'arène et
fonce droit, tête baissée, les cornes en avant sur la
première cape rouge qu'il a vu s'agiter. Ainsi, notre
auteur. Lui non plus ne connaît ni les atermoie-
ments, ni les demi-mesures ; mais entier, tout d'une
pièce, il conservera toujours l'intégrité de sa pen-
sée. Dans la conversation comme dans ses articles
de journaux, comme dans son théâtre, il dit haut
ce qu'il veut dire. Il interdit à son esprit et à son or-
gueil les concessions que tant d'autres font à
l'opinion ou à l'argent. Lui méprise l'opinion ; et
quant à l'argent, il le dédaigne ; ce dédain per-
sistera jusqu'à la fin et cela seul suffirait à le dis-
tinguer de beaucoup de ses confrères.
(1) Edmond Sée, Renaissance Latine, 15 juin 1904.
L' SOMME 155
Rien d'étonnant qu'avec de pareilles disposi-
tions, Henry Becque, entier dans ses (sentiments,
provoquât delapartd'autrui des sentiments entiers.
C'était bien un de ces tempéraments excessifs qui
attirent l'enthousiasme et la haine, jamais l'indif-
férence. Et il faut bien avouer qu'il s'attira des
rancunes et des colères. N'avons-nous pas dit tan-
tôt qu'il les appelait presque ; ou s'il ne les cher-
chait pas, tout au moins n'essaya-t-il jamais de les
détourner. Et si, en tout cas, son humeur agres-
sive les provoqua pour le plaisir, on peut dire
qu'elle y réussit au-delà de toute espérance.
Le gros public ne le comprit pas. On l'accusait
d'être un grincheux, un bourru, un haineux.
Mais c'est surtout dans le monde des gens de
lettres qu'il trouva le plus d'ennemis et de détrac-
teurs. Henry Becque, nous le savons, ne cachait
ni ses affections, ni ses haines. Il ne connaissait ni
l'hypocrisie ni la flatterie. On comprend aisément
l'effet que pouvait produire dans ce milieu des
lettres où fleurit la réticence comme une fleur
vénéneuse, l'âpre et brutale franchise de l'auteur
des Corbeaux. C'était le pavé dans la mare aux
grenouilles. Il passa bientôt pour un misanthrope.
Le fait qu'il ne dissimulait jamais -a pensée lui
valut la réputation d'un original et d'un aigri.
Fidèle d'ailleurs h sa méthode d'attaque, U.niv
Becque ne se gênait pas pour dire et au besoin
montrer qu'il n'aimait pas beaucoup la plupart de
ses confrères, non plus que les directeurs e< les
156 HENRY BECQUE
critiques. « Ce qu'ils ne me pardonnent pas, disait-
il, les dramaturges contemporains, c'est d'avoir
fait du théâtre comme eux ou plutôt autrement
qu'eux. (4) » Becque était détesté par beaucoup.
Dans les dernières visites qu'il fit pour l'Académie,
un des immortels qui le reçut lui disait : « Vos
confrères, les auteurs dramatiques sont détestables
pour vous ! » (2)
Becque ne pardonnait pas les succès faciles et
obtenus par des moyens qui lui paraissaient de
mauvais aloi ; car sa probe conscience d'artiste,
qui n'a jamais consenti une concession, ne lui
permettait pas de l'admettre. D'ailleurs, l'auteur
des Corbeaux ne s'attaquait jamais aux humbles ;
seuls, les puissants, les arrivés sentirent l'aiguillon
de ses épigrammes, le fouet de ses satires.
Deux hommes cependant furent l'objet de sa
part d'une véritable haine : Claretie et Sarcey.
Voici, à ce propos, une amusante anecdote. Dans
l'été de 1898, M. Jean Bernard faisait pour Le
Figaro une enquête sur « l'idéal à vingt ans ». Il
écrivit à Becque et reçut cette réponse : « J'ai
fait bien des rêves à vingt ans, à trente ans et plus
tard encore ; aucun ne s'est réalisé. » Cette réponse
parut trop laconique au journaliste qui écrivit une
seconde fois dans le même sens. Voici un passage
de la lettre de Becque : « Vous êtes l'ami de Claretie
que je n'aime guère, et vous manifestez de la sym-
(1) La Volonté, Heures Parisiennes, 24 octobre 1898,
(2) Idem.
l'homme 157
pathie pour Sarcey que j'exècre : si je vous disais
mon véritable idéal a vingt ans, Glaretie vous en
voudrait de l'avoir imprimé et Sarcey la trouve-
rait mauvaise. Alors quoi ? il vaut mieux que je
me contente des deux lignes que vous avez déjà ;
quand vous réunirez « les opinions » en volume,
nous en recauserons. Croyez en mes sentiments
dévoués, et si vous avez une minute a perdre
un de ces matins, grimpez a mon grenier, un
vrai grenier celui-là, je vous dirai du mal de
beaucoup de mes contemporains qui ne l'ont pas
volé (1). »
Mais cette animosité devait cesser vers la fin.
Une nouvelle édition de ses Souvenirs était sur le
point de paraître, Becque se faisait vieux. Un de
ses amis lui demanda s'il ne voulait pas en rayer
les pages concernant Sarcey. Becque ne répondit
pas négativement. Et même, avant sa mort, il se
réconcilia avec Glaretie (2).
On a signalé plus d'une fois la singulière excep-
tion que fit Becque dans son universel dédain des
hommes et des choses, en faveur de Sardou, le
seul auteur, a-t-on pu dire, dont il ait parlé avec
amitié et enthousiasme. Il le proclamait le maître,
maître de l'observation dramatique, maître de la
peinture de caractères. Dès le premier jour, Sardou
avait accueilli Becque débutant avec bienveil-
lance. Dans le cours de sa vie Sardou l'a toujours
(1) Jeun Bernard, Gil Blas, 13 mai 1899-
(2) Adrien Bernheim, Le Figaro, 1" juin 1908.
158 HENRY BECQUE
soutenu, conseillé et appuyé (1). Si Henry Becque
avait la haine tenace, il avait aussi pour quelques
hommes qu'il appréciait, une reconnaissance pro-
fonde et définitive, à la hauteur de son caractère.
Il faut avouer cependant, que vers la fin de sa
vie, surtout, son caractère aigri par trente années
de luttes malheureuses, était devenu ombrageux.
Même alors, il ne fut jamais dur pour les faibles,
pour les débutants. A l'occasion même, il les eut
aidés, et volontiers il eût oublié ses propres
déboires, pour leur éviter ou leur adoucir les amer-
tumes des débuts. « On m'accuse d'avoir la dent
dure » disait Becque à M. Emile Bergerat. « C'est
celie qui me manque sur le devant et qu'ils m'ont
cassée a coups de pierres ! » mot douloureux, qui
en dit long sur des rancœurs trop longtemps
éprouvées.
Becque n'était pas seulement, comme on l'a
prétendu, « un bourru bienfaisant ! » Tempéra-
ment excessif, l'auteur de La Parisienne gardait
dans le meilleur coin de son cœur d'inépuisables
réserves de tendresses. Nous avons dit un mot, il
n'y a qu'un instant, de la reconnaissance qu'il
gardait envers ses bienfaiteurs. Nous voulons nous
attarder un peu sur ce côté du personnage : Becque,
bon cœur.
Vis-à-vis des siens tout d'abord, de sa famille.
11 adorait sa mère ; le jour où elle mourut, il écrivit
(1) Dans ses Souvenirs d'un auteur dramatique, Becque
a consacré un chapitre à Victorien Sardou.
L HOMME 159
à Adrien Bernheim « les grandes tristesses, ce ne
sont pas, mon ami, les pièces qui tombent, ce sont
les places du foyer qui restent vides (1). » Pour
son frère aussi, il professait une sorte de culte,
vantant sans cesse ses qualités, lui témoignant une
admiration presque maternelle et un enthousiasme
débordant. Nous aimons aussi à propos de ses
affections de famille cette anecdote contée par
l'abbé Delfour : Au début de sa vie, certains des
siens se trouvèrent entre les griffes d'un avoué de
province. Becque, vite prend le train, court à
l'étude et, en quelques mots catégoriques, remet
les choses au point ; l'homme déconcerté, s'em-
brouille: « Vous êtes dans les affaires? » demande-
t-il, surpris de la lucidité de son adversaire. Et le
futur auteur des Corbeaux de répondre froide-
ment, superbe : « Je suis poète, Monsieur ! (2) »
Ses traits de bonté ne sont pas rares envers ses
amis. Jamais il n'y eut ami plus fidèle. Lorsqu'il
avait fait choix' d'un camarade, il l'aimait avec
une véritable ferveur et lui rendait n'importe quel
service avec une abnégation incroyable. Un jour,
il frappe a la porte d'un journal qui venait d'être
fondé. On le reçoit poliment, mais on reconduit *\e
même. On craignait que ses articles ne donnassent
lieu à de trop violentes polémiques, et puis on
ne pouvait payer le prix qu'il demandait, Becque
(1) Adrien Bernheim, Trente ana de théilrê, vol. L
(1) L'abbé Glodoniir Delfour, La Religion (tel Cont$mpo-
vains, vol. III, Paris, Lecène et Oudin,' 1910.
160 HENRY BECQUE
ne montra aucune irritation, et, en prenant congé,
il dit au directeur : « Rendez-moi du moins un
service. Je connais un jeune homme auquel je
m'intéresse beaucoup. Prenez-le à la rédaction de
votre journal. Faites-le venir sans lui dire, n'est-
ce pas, que je l'ai recommandé !... » Le directeur
promet. Et ce ne fut qu'un an après que le jeune
homme apprit par hasard à qui il devait sa situa-
tion (1).
Une autre fois Becque se présente en personne
au Cabinet du Ministre de l'Instruction Publique.
— Monsieur le Ministre, cela vous surprendra,
mais c'est la première fois que je viens demander
quelque chose pour un de mes confrères. L'auteur
est plein de talent, et je trouve chez l'homme, qui
est un caractère, quelques-unes de ces rares qua-
lités d'intelligence qui m'ont fait tant d'ennemis...
Je voudrais la croix pour M. Léon Gandillot. Et,
le lendemain, sur la proposition de Becque, rati-
fiée par le Ministre, M. Gandillot était fait, sans
démarches, sans même y prendre garde, chevalier
de la Légion d'Honneur (2). Becque avait un faible
pour Gandillot. Jamais il n'eût manqué d'aller
applaudir une de ses pièces à la première représen-
tation. Et ce fut Gandillot qu'il chargea de lui
trouver la Maison de santé qui devait lui apporter
la guérison (3).
(1) Xavier Roux, Chronique des Livres, 10 juin 1904.
(2) Le Figaro, 18 mai 1899.
(3) Adrien Bernheim, Trente ans de théâtre.
L H0M11E
164
Henry Becque était lié avec M. Henry Bauër,
d'une amitié fraternelle qui dura plus de vingt
ans. L'auteur des Corbeaux allait souvent rendre
visite à son ami dans le vaste appartement qu'il
occupait au n° 51 de la rue de Prony. Il y avait la
un billard, et Becque prenait plaisir à essayer de
savants carambolages. C'était du reste à peu près
le seul jeu qu'il aimât. Destemps en temps il s'in-
terrompait dans une « série » pour raconter une
anecdote qu'il entrecoupait de son interjection
familière : — « Quoi ! Quoi !... N'est-ce pas, que
c'est drôle? — » Cette amitié avec M. Henry
Bauër avait quelque chose d'exclusif, comme en
témoigne la lettre suivante :
Mon cher Ami,
Je n'aime pas le rendez-vous que vous m'indiquez,
où je vous rencontrerai bien certainement avec des
figures qui ne me plaisent pas. A quoi bon ? Je me
fais une fête de dîner avec vous. J'aurais en vous aper-
cevant un vif mouvement de plaisir et d'affection.
Pourquoi voulez-vous me le gâter ? Convenons que
nous nous trouverons lundi à sept heures chez Lame
au coin de la rue Royale, vous avec moi, moi avec vous.
Amitiés sincères.
Henry Becque.
Il dînait souvent avec MM. Léon Gandillot,
Henry Bauër, Alfred Capus, Georges Payelle et
Félix Décori. Becque les animait de sa gaîté
robuste, car ce n'était qu'à ses amis qu'il voulait
consacrer les heures de repas.
HENRY BECQUE 11
162
HENRY BECQUE
Ajoutons que, comme c'est souvent le cas chez
les tempéraments excessifs, le même homme qui
vitupérait contre l'injustice de ses confrères à son
égard, savait se montrer, tel soir de « première »,
le confrère le plus ému, le plus réconfortant, le
plus fier d'applaudir une victoire.
Les jeunes auteurs, les jeunes poètes ne trou-
vèrent jamais de détracteur en Becque ; au con-
traire. Il aimait la jeunesse, ses enthousiasmes,
ses ardeurs, sa foi dans la vie, la belle jeunesse,
heureuse et confiante. La porte de son logis s'ou-
vrait toujours aux poètes de vingt ans, aux auteurs
novices, qui venaient consulter le maître du
théâtre nouveau. Avec quelle bonne grâce, quelle
sympathie, il leur prêtait ses précieux conseils,
son encouragement, son appui ! Il s'intéressait
sincèrement à leurs efforts, dans une carrière qui
avait été rude pour lui, et il faisait tout son pos-
sible pour leur épargner les épreuves qu'il avait
subies. Il passait la plupart de ses heures de loisir
au Cercle ou aux rédactions des journaux où il
s'amusait à raconter des anecdotes aux jeunes ré-
dacteurs. Il aimait à leur lire ses articles sur Cla-
retie ou Sarcey ; et puis ils lui racontaient des his-
toires de duel.
Un jour, Henry Becque arriva au théâtre en
retard, presque a la fin du premier acte ; l'on don-
nait une reprise d'une de ses pièces. L'auteur s'ex-
cusa en prétextant une affaire urgente. La vérité
était qu'il avait été faire une démarche en faveur
l'homme 163
d'un jeune confrère moins heureux que lui (1).
De situation plus que modeste, il était volontiers
hospitalier avec ses amis. M. Xavier Roux se
comptait parmi ceux qui avaient libre accès à son
appartement. Un jour, raconte-t-ii, il arriva à
l'heure du déjeuner. Becque était en train de pré-
parer son repas. Il invita Roux, celui-ci accepta.
Becque mit une serviette sur la table de bois blanc.
Il n'y avait que deux assiettes, mais toute une
collection de verres. Et la cave ne contenait qu'une
sorte de vin — à seize sous le litre. Becque mit
trois verres à chaque place. On mangeait, on parlait
théâtre, Becque versa le vin rouge. « Buvez vite,
videz votre verre, ce vin n'est pas bon Vous
allez goûter mon bordeaux de 1874 ; passez-moi
votre verre à bordeaux. » Il mit la bouteille de vin
rouge dans le panier et versa lentement. « Le
bordeaux était excellent !» — « Maintenant vous
allez goûter mon Champagne. C'est délicieux. »
Puis il fit les mêmes mouvements avec la bouteille
de vin rouge, mais il versa cette fois, dans un
verre à Champagne. Levant son verre, tout haut
et avec un rire épanoui, il buvait à la santé de Sar-
cey et de Glaretie (2).
La dernière année de sa vie, il s'entendait mai
avec M. Bauër et quelques autres amis. Il y avait
même froissement. Un jour, entin, Becque alla
voir M. Bauër. «. Mon cher ami, dit-il, je me suis
(1) Régis Gignoux, Le Figaro, 2 juin 1908.
(2) Xavier Roux, Chronique des Uvt08, 10 juin l!
164 HENRY BECQUE
grossièrement trompé ; j'ai dû faire de la peine à
ceux qui m'aiment ; je leur en demande pardon. »
Sa voix tremblait, son émotion était extrême ;
rarement il ne fut ému à ce point, parce qu'il était
fier et inflexible (1).
Cebourru aimait aussi les enfants. Il prenait plai-
sir à se mêler à leurs jeux. « Si je vous amenais mes
neveux ».... proposait-il à un de ses amis intimes,
père d'une nombreuse famille. Et désignant les en-
fants du geste : « On les mettrait jouer ensemble(2).»
Nous avons parlé tout à l'heure de son amitié
avec M. Henry Bauër. M. Gérard Bauër, le dis-
tingué critique et l'excellent écrivain d'aujourd'hui,
n'était à l'époque qu'un petit garçon aux mollets
nus. Becque s'intéressait beaucoup à lui ; il lui
tapotait les joues, et il lui demandait ce qu'il vou-
drait être: « Officier de marine!... » disait le
garçonnet. Becque approuvait, souriant.
Et puisque nous parlons ici du cœur de l'auteur
des Corbeaux, qu'il nous soit permis de citer le
dernier témoignage, plus éloquent que n'importe
quel commentaire. Il s'agit d'une lettre d'un carac-
tère absolument privé, adressée à M. Henry Bauër
encore :
Mon cher Ami,
Je vous demande pardon. J'ai besoin de quatre
places pour l'Hippodrome pour de petites gens qui
(1) Régis Gignoux, Le Figaro, 10 juin 1908.
(2) Georges Lecomte, La Revue, 1er juin 1909.
l'homme 165
meurent d'envie d'y aller. Soyons bon, c'est encore ce
qu'il y a de meilleur...
A vous de cœur.
Henry Becque.
On le voit. Il y avait chez Henry Becque plus
d'amour que de fiel. D'où vient qu'il passe encore
aujourd'hui pour avoir été, avant tout un bilieux?
Cela tient à une rude franchise, qui n'épargnait
rien ni personne, pas même lui. Grandi dans une
atmosphère de droiture, de bonne tenue, de poli-
tesse, il avait le respect de l'honneur, de la parole
donnée, de la franchise dans les sentiments et
dans les relations. Nous ne savons pas d'exemple
plus typique de cette fîère indépendance que la
réponse a l'enquête de La Volonté. C'était pen-
dant l'automne de 1898. La question posée était de
connaître quel était le plus grand prosateur vivant.
La plupart des écrivains sollicités de donner leur
opinion se répandirent en de longues considéra-
tions. Voici la réponse de Becque : « Mes con-
frères ne voteront pas pour moi, je ne voterai pas
pour eux ! » Et ceci ne serait rien encore. C'était
écrit deux jours avant une élection a l'Académie
où Becque était candidat (1).
Becque qui a acquis la réputation d'un homme
morose, estimait que le princi{ al trait de son
caractère était la gaîté. Il a déclaré lui-même :
« Pourquoi serions-nous acrimonieux ? Nous
{\) L'élection eut lieu le 8 décembre.
166 HENRY BECQUE
sommes les spectateurs critiques du monde. Çà
nous amuse de regarder la société, nous passons
notre temps à en chercher les défauts, les vices,
les ridicules et à en rire...» (1). Mais dans quel
sens faut-il prendre cette ironie et ce rire ? Molière
aussi a ri des travers de l'humanité. Molière n'est
pas, à proprement dire, un auteur gai. La vérité
est qu'il faut distinguer entre la gaîté et le
comique : la vis comica des Anciens. Cette vis
comica, nécessaire au peintre de la Parisienne
comme à celui de Tartuffe pour que s'accom-
plisse par eux, la destinée de la comédie. Gastigat
ridendo mores, n'est-il pas vrai que cette formule
comporte en soi une grande part de mélancolie,
voire de souffrance ? Seuls, les enfants et les fous
se contentent de rire du spectacle des misères
humaines ; Henry Becque qui en souffre, refoule
ses larmes derrière un sarcasme. Cela, c'est l'iro-
nie de la vie ; c'en est aussi la tragique grandeur.
Il nous faut dire un mot des relations de Henry
Becque avec les femmes.
L'auteur de La Parisienne aimait beaucoup la
société des femmes, se montrant vis-a-vis d'elles
le cavalier le plus galant et le plus empressé. Il se
plaisait à les étudier dans le manège des conver-
sations et des coquetteries mondaines, où l'obser-
vateur perspicace et l'impitoyable analyste trou-
vait un champ fertile en trouvailles heureuses.
(1) Du Tillet, Revue Bleue, 20 mai 1899.
l'homme \iu
Et, les connaissant bien, il se méfiait d'elles.
M. Tissot, lors de la dernière visite qu'il fit a
Becque, lui ayant demandé s'il pensait vraiment
que toutes les femmes de Paris fussent d'aussi
désespérants petits monstres que Clotilde, le dra-
maturge le regarda un long moment avec son
mauvais sourire, puis il laissa tomber : « Objec-
tivement, bien entendu, je n'en sais rien ; mais
pour mon compte personnel, je le pense, car je
n'en ai jamais rencontré d'autres. Si, pourtant,
jadis, une que je croyais honnête ! Je voulais
l'épouser. Au dernier moment j'eus des scrupules ;
je préférai l'observer. Bien m'en a pris, car j'ai su
depuis qu'elle avait tourné comme les autres ! (1) »
Mais tout ceci, c'est Becque dans le monde. Et
Becque dans le monde, en smoking ou cravate
blanche, ce n'est pas tout-a-fait le vrai Bocque. Le
vrai Becque, c'est avenue de Villiers qu'il le faut
imaginer, dans l'humble chambre où il ne recevait
presque personne, n'invitant que ceux-là qu'il
savait respecter son austère pauvreté.
Très paresseux, et pas assez soucieux de sa
tenue lorsqu'il était seul, il restait de longues
heures en chemise de nuit et en pantalon, couché
à la turque sur un divan, fumant interminablement
des cigares et regardant dans l'espace. Survenait-
il un visiteur, c'était un changement instantané :
Becque s'anime, il parle, il gesticule et fait des
(1) Ernest Tissot, Revue Générale, décembre 1904.
468 HENRY BECQUE
mots ; raconte des histoires, confesse ses aver-
sions, ses haines, lit des fragments de ses pièces —
et toujours son éternelle interjection : « Quoi !
Quoi ! Quoi !... »
« Chaque fois que j'ai eu la joie de le ren-
contrer, écrit M. Gustave Geoffroy, je l'ai toujours
trouvé de courage superbe, méprisant et enthou-
siaste, amer et joyeux, riant de la mauvaise for-
tune, portant fièrement l'adversité. Ce beau visage
hautain avait un grand charme, les yeux riants,
la parole familière, coupée de rires et d'interjec-
tions, (i), (fi).-»
(1) Gustave Geoffroy, Revue Encyclopédique , 1899, vol. IX.
pages 621-626.
(2) En 1892, la Revue Illustrée avait posé, aux hommes
connus de l'époque, un questionnaire sur leurs goûts, leurs
préférences, leurs opinions : Nous donnons les réponses
d'Henry Becque.
La Revue illustrée, 1892, vol. XIV, p. 381. Confessions des
Salons :
Principal trait de mon caractère : la gaieté.
Qualité que je préfère chez un homme : la grandeur.
Qualité que je préfère chez une femme : la faiblesse.
Ma qualité favorite : conversation.
Mon principal défaut : bavardage.
Mon occupation préférée : aucune.
Mon rêve de bonheur : celui des autres.
Quel serait mon plus grand malheur : celui de demain.
Ce que je voudrais être : capitaliste.
Le pays où je désirerais vivre : ailleurs.
La couleur que je préfère : le rouge.
La fleur que je préfère : la rose.
L'animal que je préfère : aucun.
L'oiseau que je préfère : aucun.
Mon auteur favori en prose : Rousseau.
Mon poète favori : Victor Hugo.
Mon peintre favori : Puvis de Chavannes,
l'homme 169
Mon compositeur favori : Wagner.
Mon héros favori dans la fiction : Don Juan.
Mon héroïne favorite dans la fiction : Mlu de Lespinasse.
Mon héros favori dans ia vie réelle' Joseph Prud'homme,
Mon héroïne favorite dans lavie réelle : la baronne Hulot.
Boisson et nourriture que je préfère : le Champagne.
Mes noms favoris : ceux que j'ai aimes.
Ce que je déteste le plus : le mensonge.
Caractèrehistoriquequeje méprise le idus.IgnacedeLoyola.
Le fait militaire que j'admire le plus : Auslerlitz.
La réforme que j'estime le plus : la réforme personnelle.
Ledonde lanatarequeje voudrais avoir : la poésie lyrique.
Gomment j'aimerais mourir : le plus tard possible.
Etat présent de mon esprit : repos.
Fautes qui m'inspirent le plus d'indulgence : les mien nés.
Ma devise : accepte ta fortune.
CHAPITRE VII
LE SCEPTICISME DE BECQUE
« Si le but de notre vie n'est pas la souffrance et
le malheur, c'est donc que notre existence n'a
aucune raison d'être. » (1);
Après avoir connu la vie de Henry Becque et
après avoir lu ses pièces, on pourrait croire qu'il a
pris cette parole sinistre de Schopenhauer comme
sa devise. Malgré l'état dans lequel ses pièces
laissent le spectateur, Becque possède un pessi-
misme allègre et bien portant. Il semble prendre
plaisir à trouver la vie mauvaise, et l'amour trom-
peur. Quand il fustige un mauvais homme, quand
il souligne une mauvaise action, il le fait, non en
grondant, mais en ricanant. Certes, Becque n'a
pas été un homme qui a vu la vie en rose ou qui
a cru aux illusions du cœur. Mais son pessi-
misme n'était pas désespéré. Alfred Capus, qui l'a
bien eonnu, a dit de lui : « Il a regardé la vie les
sourcils froncés, comme on regarde un spec-
(,1) Arthur Schopenhauer, Parerga und Parolepomena,
LE SCEPTICISME DE BECQUE 17f
tacle, que l'on désapprouve. Mais ce serait le
méconnaître et le diminuer singulièrement que de
faire de lui un pessimiste total. C'était un pessi-
miste qui avait de l'esprit, et l'esprit le plus français.
Et alors, de temps en temps, quand son esprit avait
besoin de sortir et de briller, il était très gai.
L'amertume, l'esprit et la gaîté en se mélangeant,
avaient créé en lui un fond de pitié et de tendresse,
que ceux qui le connaissaient bien découvraient
vite dans sa conversation (1). »
Becque n'était pas un pessimiste « total ». S'il
l'eût été, il aurait jeté la famille Vigneron dans
l'abîme. Il aurait chassé les jeunes filles à la
rue et conduit la mère au désespoir. Il l'a (sauvée,
dans une certaine mesure, par le moyen même qui
avait causé sa ruine. C'est le spectacle de la vie et <•'
de ses misères qui a rendu Becque pessimiste.
C'est parce qu'il aimait surtout les humbles, les
déshérités, Jes gens qui ne savent pas, les femmes
qui ne connaissent pas la loi, qu'il a crié casse-cou
sur le danger qu'elles courent devant les aigrefins
au courant. On l'a accusé 'd'avoir poussé les choses
au noir. « Quoi, disait Sarcey, dans Les Corbeaux,
pas un honnête homme, pas même voiler le
cynisme /des formules sous des phrases polies. »
Le procédé dramatique de Becque apparaît là. Pas
un honnête homme d*ns Les Corbeaux, Becque l'a
voulu pour arriver à son but. Pour appeler l'atten-
(1) Alfred Gapus, Discours prononcé à. V inauguration du
monument de Becque.
172 HENRY BECQUE
tion, comme il dit lui-même, sur un malheur trop
fre'quent, il a été impitoyable. Le public pitoyable
aurait bien voulu un brave homme dans l'histoire.
Qu'y eut-il fait ? Becque n'en a pas vu l'utilité. Il
ne l'a pas mis. L'effet frappé en a été plus fort.
Connaissant ses luttes et ses déboires, il est
facile de s'expliquer comment Becque a tourné au
pessimisme les injustices, les incompréhensions.
Les critiques ineptes l'ont d'autant plus atteint
dans ses sentiments qu'il avait la conscience la
plus haute et la plus juste et de son talent et de la
valeur de son œuvre.
L'insuccès des pièces de Becque s'explique sans
doute ainsi. Un homme, isolé, peut aboutir, par des
réflexions personnelles, et un certain tempérament,
a des considérations pessimistes. La foule ne le peut
pas. Il est certain que le pessimisme, fùt-il philoso-
phiquement vrai, est nocif à l'action. La foule, qui
a besoin d'agir et de vivre, ne saurait être pessi-
miste. Elle aura tendance a fermer les yeux sur les
plus cruelles réalités. Elle sera optimiste a priori,
parce qu'elle a besoin de croire à la possibilité de
bien vivre pour vivre. Elle n'aimera donc pas les
spectacles attristants ou cyniques. Elle dira, comme
les critiques l'ont dit du théâtre de Becque, « ce
n'est pas si mal dans la vie » ; car la vie pour eux est
diluée dans mille incidents insignifiants et journa-
liers qui tamisent les souffrances : « C'est avec
l'encre de la satire, une encre mêlée de bile, qu'il a
écrit cette œuvre de colère contenue et d'ironie, a
LE SCEPTICISME DE BECQUE 173
écrit François Coppée des Corbeaux. Elle attriste
les naïfs, trouble les satisfaits, irritent les corrom-
pus, mais ne laisse personne indifférent et dépose
dans les esprits sérieux un sombre et salutaire sou-
venir. C'est l'œuvre d'un honnête homme, non d'un
pessimiste glacé, mais d'un misanthrope qui a des
entrailles et que l'injustice fait souffrir. Le spec-
tacle de la vie où le droit du plus fort triomphe avec
la plus cynique brutalité, rend légitime l'humeur
noire d'Alceste, et nous estimons qu'il est bon, qu'il
est utile qu'une voix sévère comme celle de M. Hen-
ry Becque, dise de temps en temps à la société
hypocrite et égoïste de nos temps de décadence
quelques-unes des vérités qu'elle mérite. » (1)
Becque, pessimiste de la vie, était aussi scep-
tique en politique.
— « Faut-il entendre par démocratie, a-t-il
écrit, les vices de quelques-uns mis à la portée
du plus grand nombre? » (2). Son scepticisme lui
a fait écrire un sonnet dans lequel il brosse le ta-
bleau d'une société où les malins font leurs petites
affaires sans trop de scrupules, pendant -que les
gens honnêtes se vengent par l'ironie :
Pendant que les forts et les s;u
Comptent, trafiquent, font leur prix
Acceptent tous les esclavages,
Acceptent tous les compromis ;
(1) François Coppée, Les Corbeaux, dans La Patrie, le
18 septembre 1882.
12) Querelles Littéraires.
174 HENRY BECQUE
D'autres trop las pour tant de peine
Et qui resteront des témoins,
Contemplent la mêlée humaine,
En riant dans les petits coins.
Parfois des tristesses les prennent ;
Ils s'arrêtent et se souviennent
De grands projets évanouis ;
Ce sont des faiseurs de volumes
Ils sont légers comme des plumes
Ils sont profonds comme des puits (1).
Voilà bien les hommes dans le genre de Becque
qui « contemplent la mêlée en riant dans les petits
coins. » Becque a jugé sans indulgence la société
de son temps. Dans ses pièces il rit d'un rive amer
de leurs esclavages et de leurs compromissions. Il
les a pris sur le vif. Il n'y arien de plus naturel au
théâtre que les répliques de coquins que nous
trouvons dans les chefs-d'œuvre de Becque. C'est
la vie même. Ses personnages pourraient être
n'importe qui ; le langage qu'ils parlent est celui
qui est indiqué par la nature des choses. Ils
distillent la perfidie et la cupidité avec un naturel
parfait.
Partout, Becque reste un sceptique cherchant la
beauté, mais ne la trouvant que dans la vérité, et
dans une vérité amère. Et cependant, avec quelle
délicatesse de touche, Becque n'a-t-il pas su
peindre les honnêtes gens ! C'est a eux, aux
(1) La Revue Illustrée, 1" mars. 1888.
LE SCEPTICISME DE BECQUE 175
victimes, que va toute sa sympathie. Il a voulu
que leur infortune soit complète, pour que leur
exemple soit un plus parfait enseignernent. A la
reprise des Corbeaux a l'Odéon, Becque disait
« On va me trouver bien vieux jeu, toutes mes
femmes sont honnêtes. » Cela est vrai. Si tous les
hommes des Corbeaux sont des fripouilles, excepté
Vigneron, toutes les femmes sont admirables, sauf
Mme de Saint-Genis. Et Mme Chevalier, des
Honnêtes Femmes, et le bon et indulgent du Mesnil,
de La Parisienne, est-ce que Becque ne les a pas
rendus bien sympathiques, quoique ce dernier
soit un tantinet ridicule ?
Avant d'approfondir la question du pessimisme
de Becque, voyons ce qu'il a écrit et ce qu'il pen-
sait des mères de famille.
Toutes, sauf Clotile du Mesnil, et encore celle-
ci n'apparaît pas en mère, sont des exemples
achevés de dévouement et de bonté d'âme. Clo-
tilde, trop affairée ailleurs, laisse ses enfants aux
soins de la bonne : « la femme de chambre est
la pour çà, » dit-elle. Pour faire le portrait de ses
honnêtes femmes, Becque n'avait qu'à regarder
autour de lui. Sa mère et sa sœur lui ont fourni
maintes fois l'occasion d'observer les qualités
supérieures de la vraie mère française. Déjà dans
sa première pièce, Mm Bernardin est une esquisse
176 HENRY BECQUE
du portrait des mères que nous retrouverons
dans les autres pièces. « Je me moque de Paris,
d'Athènes, de la Chine. A qui est-il mon garçon?
Qui est-ce qui l'a fait? C'est moi, et je veux
qu'il reste auprès de sa mère, » réplique-t-elle
a son mari (1). Plus tard Mmo de la Roseraye
répète en d'autres termes la même pensée :
« L'avenir de nos enfants nous préoccupe quel-
quefois plus que leur santé. Et puis vous oubliez
les êtres qui nous ont le plus aimés et dont on
pleure éternellement la perte (2). » Et que pen-
sait Mmc Vigneron, cette magistrale création de
Becque? : « Je veux bien garder ce que j'ai,
dit-elle, mais je tiens d'abord à conserver mes
enfants (3). » Ces mères sont des mères bour-
geoises, soumises a leurs maris, résignées à ses
volontés. Mais nous les trouvons surtout occu-
pées de leurs enfants (4).
Et Becque fait l'éloge de ses mères par la bouche
de ses hommes. Rivailles, ce libertin parfait, lors-
qu'il parle de Mmc de la Roseraye, trouve « qu'elle
m'enseigne le respect de mes vertus... et le prix
de mes vices (o). » Et Arthur, de La Navette,
autre noceur, mais qui a moins d'expérience, est
(1) L'Enfant Prodigue, Acte I, Scène 1.
(2) Michel Pauper, Acte I, Scène 1.
(3) Les Corbeaux. Acte III, Scène 12.
(4) Mm Bernardin avec Théodore ; Mmc deSaint-Genis avec
Georges ; Mm de la Sainte-Croix avec Raoul ; Mmo Letour-
neur avec André.
(5) Michel Pauper, Acte II, Scène 1.
LE SCEPTICISME DE BECQUE 177
convaincu « qu'il n'y a pas de meilleure société
pour une femme que celle de sa mère (1). » Vigne-
ron, au premier acte des Corbeaux, est en train
de donner a son fils une leçon de morale ; « Votre
mère, dit -il, prenez exemple sur cette femme-là
et tenez-vous toujours à sa hauteur, on ne vous
en demandera pas davantage (2). » Mais en géné-
ral ces vauriens de fils n'ont pas été un idéal pour
ces mères adorables, « elles ont des coquins de
fils comme vous, qui leur ont coûté cher a élever
et qui leur causent de gros chagrins jusqu'à la fin
de leurs jours (3). » Ainsi parle la servante Vic-
toire au fils de Mme Bernardin. Mais malgré ces cha-
grins que lui causent son mari et son fils, la mère
de Becque se reprend sans cesse à l'espoir.
« Qu'est-ce qu'une femme peut faire de mieux que
de se consacrer à son mari et à ses enfants (4)? »
Et ces épouses soumises, victimes de l'égoïsme
des hommes, souffrent en silence.
Les mères de Becque manquent d'initiative et
d'originalité. Les maris ne sont pas des tyrans,
mais ils entendent que leurs femmes soient des
femmes d'intérieur, qu'elles ne s'occupent pas de
leurs affaires. Ils ont peut-être tort! Si M. Vigneron
avait initié sa femme aux secrets de son commerce,
elle aurait pu résister à Bourdon et à Teissier et
(1) La Navette. Scène (i.
(2) Les Corbeaux, Acte I, Scène I.
(3) L'Enfant Prodigue, Acte 1, Scène 3.
(4) Veuve, Scène I.
HENRY BECQUE 12
178 HENRY BECQUE
sauver par la sa famille de la ruine. Et si de la
Roseraye avait tenu sa femme au courant de ses
affaires, elle aurait su l'empêcher d'attirer un
malheur sur la famille.
Avec ses mères, Becque nous a laissé le portrait
d'au moins une jeune fille qui serait aussi sublime
que les mères. Cette jeune fille est Marie Vigneron.
Elle est vraiment noble, pleine de bon sens, et
dévouée à sa famille. « Je ne vois que ma famille,
dit-elle. Je ne vois que le sort qui l'attend après
celui qu'elle a perdu (1). » Quand elle sera femme,
cette jeune fille montrera certainement quelques-
unes des bonnes qualités de sa mère et en ajoutera
d'autres qui la rendront une femme plus pratique.
Geneviève et la jeune Mme Chevalier (2) sont égale-
ment les enfants de ces bonnes mères de tamille
de Becque. Elles sont peintes avec moins de pré-
cision, mais ce sont des femmes ou dévouées à leur
famille ou aspirant à goûter les joies d'un mariage
heureux dans lequel il y aura des enfants, car
selon Geneviève, « les enfants, pour une femme,
c'est la moitié de sa vie (3). »
Ces mères de famille sont les confidentes de
leurs filles. Témoin Mm« de la Roseraye et Mffie Vi-
gneron, les conseils de celle-ci à sa petite Blanche,
et les recommandations maternelles de celle-là à
sa fille romanesque.
(1) Les Corbeaux, Acte III, Scène 8.
(T) Dans Les Honnêtes Femmes.
(3) Les Honnêtes Femmes, Scène 7.
LE SCEPTICISME DE BECQUE 179
Ainsi Becque a laissé son scepticisme s'apaiser
pour peindre ces femmes vertueuses.
En dehors des mères de famille, Becque n'a pas
toujours été indulgent pour les femmes. Il les a
peintes généralement comme des êtres frivoles et
perfides, sans moralité et préoccupées surtout de
satisfaire leur amour-propre et leurs appétits.
Nous savons que Becque avait été peu aimé des
femmes, et de cela il a dû souffrir. Il a mis un peu
de ses rancunes dans ses personnages féminins.
Toutefois, si le succès de La Parisienne n'avait
pas été si grand, Becque n'aurait pas acquis une
réputation si bien établie de misogynie. Mais le
titre de cette pièce a déplu aux femmes. Sans
réfléchir que Becque a entendu peindre une de
ces Parisiennes de ce qu'on appelle aussi le Tout-
Paris, bien des femmes ont pris pour elles le por-
trait de Giotilde. Elles en ont voulu h Becque et
lui ont fait une réputation d'être un ennemi de la
femme. Cependant, comme nous venons de le
voir, le théâtre de Becque comporte nombre de
femmes honnêtes.
Les autres, les coquines, sont presque toutes
des professionnelles : Clarisse, Anton ia, Élise,
Mn= Antoine, elles font métier de leurs charmes.
De celles là on ne peut pas dire que Becque a
tracé des portraits trop outrés. Si elles savent
tromper, bafouer les hommes et les berner, vivre
à leurs dépens, elles sont dans leur personnage.
Où Becque a été dur pour les femmes, ce n'est
.180 HENRY BECQ1 E
pas tant dans son théâtre, que dans ses écrits et
dans les sentences qu'il a publiées sous la dénomi-
nation de Notes d'Album. Il y a lâché sur les
femmes quelques cruautés sans indulgence. C'est là
surtout que se découvre le fond de son àme, ulcé-
rée et déçue de n'avoir jamais rencontré dans sa
vie un amour véritable.
Becque a écrit pittoresquement dans l'Enfant
Prodigue une phrase qui pourrait s'appliquer à
lui-même : « Les illusions sur une femme qu'on a
aimée, cela ressemble aux rhumatismes ; on ne
s'en défait jamais complètement (1). » Sans doute,
toutes les femmes ne sont pas Clotilde du Mesnil.
Mais Becque en avait surtout rencontré de sem-
blables sur son chemin, et il pensait que la race en
était nombreuse.
Si Becque est sévère pour les femmes qui ont
quitté le sentier de la vertu, il est sévère aussi et
juge durement les hommes qui font profession de
séducteurs. Leur responsabilité est lourde. Du
jeune Bernardin au financier Tavernier, Becque les
montre, sans conscience, jouisseurs et lâches, con-
sidérant la femme comme une marchandise qui
vaut le prix qu'on l'a paye. La femme le leur rend
bien, et comment s'en étonner ? N
Dans Michel Pauper, qui a un rude parler,
un personnage s'exprime ainsi : « Oh, hommes !
hommes ! que vous êtes légers, ingrats et cruels ! j
"81
r
(1) L'Enfant Prodigue. Ac;e IV, Scène 11.
LE SCEPTICISME DE BECQUE 181
Vous choisissez pour vos victimes les créatures les
plus généreuses et vous les écartez sans pitié après
les avoir frappées sans remords (4). »
Ces hommes là, du reste, n'ont que du mépris
pour leur femme, qu'ils traitent comme une mai-
tresse de plus : « Je comprends qu'on se batte pour
une bêtise, nous avoue l'un d'eux, je l'ai fait plu-
sieurs fois. Mais se battre pour sa femme, c'esl
ridicule d'abord et c'est inutile, on ne peut recom-
mencer tous les jours (2). »
Les notaires, officiers publics, agents d'affaires,
toute celte catégorie d'hommes excitait la bile de
Becque. Il semblait qu'il avait écrit pour lui le
conseil de M"1" de Saint-Genis : « Méfiez-vous de
tout le monde (3). » Henry Becque a vu dan- les
hommes d'affaires, surtout dons les financiers,
des Fourbes, des intrigants et des fripons. Il les
a stigmatisé dans Les Corbeaux : « Quand les
hommes d'affaires arrivent derrière un mort, on
peut dire : v'ià les eorbeaux. Ils ne laissent que ce
qu'ils ne peuvent pas emporter (4). » Son notaire est
cynique: « Je m • moque bien, dit-il, deia chambre
des notaires. Il- sont là une vingtaine de prud'-
(1) Michel Paupcr, Acte II, Scène 1.
(2) L'Enlèvement, Acte I, Scène 5.
(3) Les Corbeaux. Acte II, Scène 1.
(4) Les Corbeaux, Acie IV, Scène 1.
182 HENRY BECQUE
hommes qui veulent donner a la chambre un rôle
tout autre que le sien. C'est une protection pour
nous, et non pas pour le public (1). »
Quant aux hommes d'affaires, voici ce qu'en
pense un personnage des Polichinelles : « On sait
ce que c'est que les gens d'affaires. Ils n'ont pas le
sou un jour et le lendemain ils remuent des
millions. Seulement il ne faut pas perdre de temps
avec eux (2). »
Et ailleurs : « En affaire, dit Becque, rien ne
/ marche sur des roulettes, ce qui est simple est
compliqué. Ce qui est compliqué est incompré-
hensible (3), et, continue-t-il, on ne fait pas de
cérémonie dans les affaires (4). »
Quant aux médecins, on n'en voit pas dans
les pièces de Becque, sauf celui qui vient, en
deux répliques, annoncer la mort de Vigneron»
Mais Becque croyait peu à la médecine. Il lui
fallut être très malade pour consentir à se faire
soigner. Il avait un remède a lui qui n'était pas
si mauvais, après tout, et qu'il conseillait, a
ses amis « se reposer, et manger, manger beau-
coup ».
La réponse de Vigneron : « Un médecin, tu veux
donc ma mort ! » reflète le scepticisme de Becque
envers la médecine et les médecins.
(1) Les Corbeaux, Acte I, Scène 10.
(2) Les Polichinelles, Acte I, Scène 11.
(3) Les Corbeaux, Acte II, Scène I.
(4) Les Corbeaux, Acte IV, Scène 10.
LE SCEPTICISME DE BECQUE 483
Célibataire endurci, Becque a vu surtout, dans
le mariage des gens du monde, une affaire. A-t-il eu
tort : « Il n'y a que des affaires en ce monde ; le
mariage en est une comme les autres ; celle qui se
présente aujourd'hui pour vous, vous ne la retrou-
veriez pas une seconde fois » c'est ainsi que parle
le notaire Bourdon. On dira qu'il est dans son rôle
d'homme d'affaires. Mais une innocente fille,
comme Blanche, qui avait l'illusion d'un mariage
d'amour, les événements lui ont cruellement mon-
tré qu'il n'y a pas de mariage d'amour. Pour-
quoi s'étonner alors si nous voyons des Clotilde,
ayant tout de même un cœur à satisfaire, cher-
cher hors de son foyer des satisfactions senti-
mentales. L'adultère est la rançon du mariage
mondain.
Becque ne croyait pas au mariage d'amour. Ce
thème, qui a tant servi à nombre d'auteurs, est
absent du théâtre de Becque. Son idéal sur le
mariage, nous le trouvons exposé dans les Hon-
nêtes Femmes. On ne fonde pas un foyer sur une
passion. Il y faut des aptitudes semblables, un
attachement moyen, des biens équivalents ; avec
cela on peut s'embarquer pour la vie. C'est un
idéal banal, en quelque sorte petit bourgeois, mais
c'était bien celui de Becque. Nous voyons Mme de
Saint-Genis empêcher son fils de « faire un ma-
riage insuffisant, qu'il serait en droit dd lui repro-
184 HENRY BECQUE
cher plus tard, » (1) et « parce que l'on ne
paye pas avec cette monnaie la (l'amour), son pro-
priétaire et son boulanger L'amour passe et
le ménage reste (2). » Marie, cette jeune fille pra-
tique et pleine de bon sens, se rend bien compte
qu'un homme y regarde deux fois avant d'épouser
une jeune fille qui n'a rien. (3) Et les mœurs
sont encore aujourd'hui les mêmes, n'est-il pas
vrai ?
Becque avait aussi ses idées sur le divorce. Il
les a formulées en des termes virulents : « Périsse
cette loi mauvaise qui n'a pas de châtiment pour
le déserteur et abandonne le porte-drapeau (4). »
Plus tard, il l'a estimé, et a dit en termes fort clairs
que le divorce n'est pas une question a porter au
théâtre, et il a cessé d'exprimer 'des opinions sur
lui.
Dans presque toutes ses pièces, Becque a souli-
gné l'âpreté de la lutte pour l'argent. Lui-même a
connu, selon ses propres expressions : « la grande
blessure d'argent ». Il a souffert de cette impécu-
niosité. Lui qui aimait le luxe, la toilette, le Cham-
pagne, il a dû vivre gueux la majeure partie de sa
vie : « Nous aurons fait quelque chose au théâtre
quand nous gagnerons cent mille francs par an »,
disait-il a ses amis. Aussi a-t-il senti plus qu'un
(1) Les Corbeaux, Acte II, Scène 1.
(.2) Les Corbeaux, Acte III, Scène 2.
(3) Les Corbeaux, Acte II, Scène 5.
(4) L'Enlèvement, Acte I, Scène 1.
LE SCEPTICISME DE BECQUE 185
autre le rôle de l'argent dans le monde. C'est pour
de l'argent, pour voler une fortune sans défense
que les Bourdon, les Teissier déploient leur rapa-
cité. Hélène consent a accepter la main de Michel
Pauper quand son père, ruiné, s'est tué de déses-
poir, et pour échapper à la misère. Antonia cherche
a extirper à ses amants « un petit viager. » Enfin
Les Polichinelles sont, en leur entier, la grande
tragédie de l'argent, l'argent qu'on pille, l'argent
qu'on vole, l'argent qu'on emprunte, parce qu'il
est trop long de le gagner honnêtement.
La moralité de Becque sur cette question, on la,
trouve en cette parole de Marie dans Les Corbeaux :•
« Il faut bien que l'argent ait son prix, puisque
tant de malheurs arrivent par sa faute et qu'il
conseille bien souvent les plus vilaines résolu-
lions (1). »
Il faut rendre à Becque cette justice, que lui
ont rendu même ses adversaires, qu'il fut le plus
désintéressé des hommes. Jamais il n'a consenti à
prêter sa plume à des besognes comme il s'en offre
souvent aux journalistes. Il refusait d'écrire même
des choses indifférentes sur des questions qu'il ne
connaissait pas. C'est pourquoi, malgré sa misère,
malgré les offres norrfbreuses de collaboration qui
lui parvenaient, il a assez peu écrit, mais quand il
écrivait, son intérêt bien entendu n'arrêtait pas sa
plume. Il s'est fermé les chemins de l'Académie
(1) Les Corbeaux, Acte II, Scène 5.
186 HENRY BECQUE
française, en disant trop crûment son opinion
sur certains académiciens. Peu d'écrivains ont suivi
leurs idées contre leurs intérêts les plus évidents
avec autant de passion que Becque ; c'est pourquoi
il restera une haute figure littéraire.
Ce fut certainement un sceptique. Gomment s'en
étonner? Quelle désillusion plus cruelle peut-il
arriver à un homme du talent de Becque que de
se voir repoussé et méconnu ? Il était parfaitement
conscient de la valeur de son œuvre. Il a déployé
pour l'imposer des efforts prodigieux. Même à
l'heure de sa mort, il n'était reconnu que par une
élite. Il a épuisé son génie, son temps, ses forces,
à imposer un théâtre dont personne ne voulait. Il
a connu tous les déboires : ceux de l'amour-propre,
ceux des femmes, ceux de l'argent. Peut-on
s'étonner qu'il ait vu et représenté la vie sous des
couleurs peu riantes ?
DEUXIEME PARTIE
CHAPITRE VIII
HENRY BEGQUE NOVATEUR
Au moment où Henry Becque apparut sur la
scène litte'raire, un besoin de rénovation se mani-
festait dans la littérature de théâtre. Les auteurs
en étaient encore à la pièce truquée, aux intrigues
à ficelles, aux conventions du théâtre de Scribe.
Ils se rendaient compte de la nécessité de rame-
ner l'action dramatique à une observation plus
fidèle de la vérité humaine ; mais ils tâtonnaient,
cherchant leur voie. Ce fut le mérite et l'origina-
lité de Becque de dégager ces idées de réforme de
l'obscurité qui les enveloppait et d'indiquer la route
a suivre par le geste et l'exemple. C'est par
l'exemple qu'il a agi, par l'œuvre réalisée. Pas de
préfaces, pas de retentissants manifestes des réali-
sations. Au public qui attendait un frisson nou-
veau, aux auteurs qui cherchaient une autre for-
d88 HENRY BECQUE
mule d'art, Becque s'est contente', montrant sa
Parisienne ou ses Corbeaux, de dire : Voila ce que
vous attendiez ! ce que vous cherchiez.
Et pourtant — mais n'est-ce pas le destin de
tous les novateurs — ce grand homme fut
méconnu ou plutôt incompris. Ses pièces ne trou-
vèrent pas chez la critique ni chez le public en
général, l'accueil mérité. Peut-être venait-il trop
tôt, trop brusquement, dans un monde insuffi-
samment préparé. Sa gloire n'en reste pas moins
entière d'avoir précisé le sens dans lequel devait
se poursuivre l'évolution du théâtre français.
Becque est un point de départ. Quelque chose de
nouveau est né avec lui et qui ne mourra pas,
puisque toute une pléiade de jeunes ont pris de
ses mains le flambeau sacré que leur art ne lais-
sera plus s'éteindre.
Nous avons parié de ce besoin de vérité qu'é-
prouvait a cette époque l'esprit français. Vérité,
c'est le premier et le dernier mot du théâtre de
Becque, lequel a été avant tout (on ne peut trop
insister sur ce point) un observateur. Cette faculté
d'observation, cette curiosité toujours en éveil
des hommes et des choses, des hommes surtout,
Becque la pousse jusqu'aux limites extrêmes,
principalement dans le domaine de l'analyse psy-
chologique. Il excelle a fouiller un caractère, à
nous en découvrir les replis les plus cachés ; il
dévoile des actions de ses personnages les ressorts
secrets, avouables ou non. Car peu lui importe le
HENRY BECQUE NOVATEUR 189
souci du décorum. Ce n'est pas lui qui sacrifierait
la réalité a ce qu'on s'accorde à nommer les « con-
venances. » Ce qui l'intéresse, c'est la vérité et
rien que cela. Dès lors, qu'importe qu'une situa-
tion soit risquée, qu'un mot soit brutal ou cho-
quant, si la situation reste dans la logique des
événements, si le mot se relève typique de la
mentalité des personnages? Becque n'hésite pas.
Pourquoi hésiterait-il ? Est-ce vrai ou ne l'est-ce
pas ? Toute la question est là. Et que le public pro-
teste au nom de la pudeur ou simplement des bien-
séances, et que la critique effarouchée crie « hor-
reur, » le dramaturge n'en a cure. L'observation
l'exige, la vérité. J'observe, je dis vrai, cela me
suffit. On peut contester la valeur esthétique
d'un pareil système, on peut objecter que la
vérité n'est pas toujours bonne à dire, que le réa-
lisme s'expose à verser dans le répugnant, et que
le répugnant ne sera jamais matière d'art ; on ne
peut nier chez Becque la puissante logique des
déductions.
A celte rigueur de l'observation exacte corres-
pond, chez Becque, un défaut d'imagination qui
ressemble beaucoup plus h un parti-pris qu'à une
lacune. L'auteur des Corbeaux et de La Parisienne
n'a pas de fantaisie, parce qu'il n'en veut point
avoir. Pour lui l'imagination n'est pas seulement
« la folle du logis », maïs ^ennemie, celle qu'il faut
attaquer et s'efforcer de tuer par tous les moyens.
C'est d'elle qu'est née la comédie dite « d'intriçue »
190 HENRY BEOQUE
où la complexité des événements sert à dissimuler
l'insignifiance du fond ; c'est a elle qu'il faut
imputer la pièce « bien faite », drame à tiroirs ou
comédie à ficelles. Ce fut le triomphe de Scribe
que ces développements laborieux des situations
les plus embrouillées, avec coup de théâtre,
méprises, reconnaissances, quiproquos de toute
sorte, et tout l'arsenal des trucs traditionnels. Et
cela révèle un effort d'arrangements, de « combi-
nazione » fort ingénieux — mais combien inexacts.
Dès lors Becque ne pouvait s'y intéresser. Nous
l'avons dit : son théâtre est un théâtre d'observa-
tion. Et qu'a de commun l'observation, avec ces
constructions artificielles qu'élabore l'auteur du
Verre d'Eau ou de Bertrand et Raton, où l'action
n'est qu'un prétexte a mettre en relief la puissance
inventive d'une imagination féconde ? Pièce « bien
faite », tant qu'on voudra ; Becque préférait la
pièce « bien vue » — et tout le reste est inutile, et
nuisible même, puisque l'action s'en trouve ralen-
tie, l'intérêt dispersé et la vérité blessée. Gardons-
nous donc de reprocher a notre auteur son
manque de fantaisie, d'aucuns ont dit sa séche-
resse. Sous peine de n'être plus lui-même, Henry
Becque ne pouvait pas inventer des intrigues. En
bannissant délibérément de son théâtre la fée
Imagination, il est resté dans la logique de son
système soucieux exclusivement de vérité.
Mais le souci de la vérité, notre dramaturge va
le pousser plus loin encore. Ecoutons-le qui nous
HENRY BECQUE NOVATEUR 191
avoue : « En réalité, j'ai l'horreur des pièces à
thèses, qui sont presque toujours de mauvaises
thèses (1). » Et de fait on ne trouvera pas dans
son œuvre une démonstration quelconque d'une
vérité quelconque. Et cela s'explique. Qu'est-ce
une thèse? Nous venons de le dire : une démons-
tration. Le fait de choisir implique celui d'élimi-
ner ; d'où trahison vis-à-vis de la vérité. Et quand
on aura réuni ses arguments, on doit les disposer
encore dans tel ou tel ordre qui paraît plus conve-
nable à produire un effet donné sur l'esprit du
public. Peut-être même ce désir de persuader va-
t-il le pousser à travestir les faits, à les interpréter
a "priori dans un sens invariablement favorable à
ses idées personnelles. On a vu des esprits grands
et probes, un Taine par exemple, sacrifier ainsi les
droits de la vérité au souci d'un système cohé-
rent (2). Mais tout cela, choix, élimination, arran-
gement, déguisement, c'est tout le contraire de
l'observation. Loin de subordonner les éléments
de ses pièces à la démonstration d'une idée,
Becque ne les a fait servir uniquement qu'à
l'expression de la réalité, et ce n'est pas les
événements qu'il a simplement utilisés, puisqu'en
réalité Becque serait plutôt lui-même le serviteur
des faits que celui qui s'en sert. Art tout objectif,
et donc impartial, où vivent seulement des per-
sonnages, qui n'ont rien d'emprunté ni à l'atmos-
(1) Henry Becque, Souvenirs d'un auteur dramatique.
(2) Dans sa théorie de la race, du milieu et du moment.
192 HENRY BECQUE
phère d'idées régnantes ni aux sentiments per-
sonnels de l'auteur. Comparez ses pièces avec
celles de Dumas fils pour qui la scène est une tri-
bune ou une chaire. Aux acteurs vivants d'un
drame aussi vécu que Les Corbeaux opposez le
« prêcheur » du Demi-Monde ou de L'Ami des
Femmes, sorte de fantoche abstrait dont la bouche
ne s'ouvre que pour développer longuement des
théories ou laisser^ gravement tomber des apho-
rismes. Becque à supprimé, lui, ces monologues
— sermons et formules — maximes par lesquelles
l'auteur nous donne sa conception de la vie et de
la morale. Sans doute, on trouvera chez lui des
pages entières sans réplique ; mais on n'y verra
rien que du concret, et même dans ce cas, c'est
une situation psychologique qui se développe,
bien particularisée, et ce développement, auquel
nous assistons, se poursuit d'une façon si naturelle
que nous avons l'impression de voir battre sous
nos yeux le cœur même du personnage. De même
le dramaturge se garde bien d'intervenir dans son
œuvre pour y jeter l'écho de ses propres convic-
tions ou de ses sentiments personnels. Par là
encore il est bien de son époque, l'époque de l'im-
personnalité de l'art et qui devait voir éclore
le sonnet vengeur des Montreurs (1).
Ce même souci de vérité, nous le retrouverons
encore dans les dénouements de Becque. Ce n'est
(1) LesiMonlreurs. Sonnet de Leconte de Lisle dans les
Poèmes Barbares.
HENRY BECQUI NOVATEUR 193
pas lui qui aurait jamais consenti a modifier dans
un sens optimiste la dernière scène du troisième
acte, pour que se retire le public, doucement
satisfait. C'est Jules Lemaître qui l'a écrit, « le
public ne veut point emporter du théâtre une
impression morose et dure (1). » De la vient le
succès des comédies sentimentales où le rideau
tombe sur la promesse d'un mariage, les amou-
reux dans les bras l'un de l'autre. Mais la vie est-
elle faite de ces heureux dénouements ? Les
amoureux se retrouvent-ils toujours? Henry Becque
a constaté que non. Et ses dénouements sont
tristes, ou plutôt ses pièces n'ont pas de dénoue-
ments, parce que c'est bien ainsi que cela se passe
autour de nous ; rien ne s'achève, la vie coule, et
elle nous emporte, nous ne savon vers où.
"Vérité dans l'observation, et conséquemment
peu de déploiement d'imagination. Nul souci de
thèses à démontrer, absence de dénouement heu-
reux, telle nous apparaît l'originalité de Becque,
novateur et réaliste. Il ne sera pas sans intérêt
d'entendre maintenant le dramaturge lui-même
nous dire sa façon de faire une pièce : « Quand
j'ai beaucoup réfléchi à un sujet et que je me
trouve en état de m'y mettre, je ne vois absolu-
ment que lui. Je ne sais pas quel est le théâtre qui
me jouera ou si un théâtre me jouera. Je ne sais
pas quels seront mes interprètes, et je ne suis
(2) Jules Lemaître, Les Contemporains, 2° série, article
sur Francisque Sarcey.
HENhY BECQUE 13
194 HENRY BECQUE
préoccupé d'aucun. Les exigences de la scène et
les besoins du public me sont absolument indif-
férents. Quanta la critique, on est toujours sûr
d'attraper sa part d'éloges et sa part d'abomina-
tions. Je ne cherche même pas a plaire à mes
jeunes amis de la nouvelle école, bien que leur
approbation soit a peu près le seul plaisir de ma
vie littéraire. J'ai mon ouvrage sous les yeux.
J'examine d'abord l'étendue et les proportions
qu'il comporte. Je veux qu'il y ait harmonie entre
toutes les parties. Je commence mes caractères et
je les poursuis scrupuleusement. Il faut qu'ils
soient vrais et vivants. Il me faut aussi la limite
exacte entre le langage parlé et le langage écrit.
Enfin je vais jusqu'au bout de mes forces pour
obtenir une exécution aussi étroite que possible.
<_ C'est presque une théorie ?
— Je n'ai pas de théorie. Je vous indique seule-
ment ma manière de travailler. On ne fait jamais
que la théorie de son talent, c'est inutile et c'est
ridicule. Quant à la théorie sans le talent, nous
savons ce qu'elle vaut. Nous venons de le voir
avec Zola et son immense pouff de Renée ! Nous
le voyons avec Goncourt, dont la carrière drama-
tique se sera passée entre une gloire et un rêve ;
la gloire, c'est d'avoir mis le bal de l'Opéra sur la
scène ; le rêve, c'est d'y mettre le bal de la Boule-
Noire (1). »
(lj Le Matin, 28 août 1887.
HENRY BECQUE NOVATEUR J95
« Il n'y a pas d'autre manière pour les peintres
de mœurs grands ou petits. La difficulté, avec ces
observations de pièces et de morceaux, est de faire
des personnages ; une autre difficulté, est de les
faire vivants, et la plus grande serait de les faire
les plus généraux possible, si on le pouvait. C'est
ce qui est général, ce qui contient la plus grande
part d humanité qui est vraiment supérieur. Voilà
pourquoi Molière et Shakespeare sont incompa-
râbles (1). » r
Une.petite remarque s'impose. Becque, si intran-
sigeant sur la question de vérité, reconnaît cepen-
dant qUe certaines conventions sont nécessaires au
théâtre, puisqu'il accepte le principe de la propor-
tion et de « l'harmonie entre les parties ». Ceci
pour montrer qu'il n'y a pas de révolution qui ne
conserve malgré tout sa part de traditionalisme.
Quant a ce que Becque nous dit des types généraux,
Une faudrait pas croire que cela contredise notre
affirmation que l'art des Corbeaux et de La Pari
sienne est le plus concret que l'on puisse imaginer •
un type synthétique n'est pas une abstraction'
Becque cite Molière, et il a raison. Souvenons-
nous des personnages du prince de la scène co-
mique : tous sont vivants et généraux cependant
précisément parce que le dramaturge a réuni en
un seul faisceau les traits particuliers de tel ou tel
vice qui les englobe tous.
(1) Henry B«cqut, Molière et l'Ecole des Femmes.
196 HENRY BECQUE
t
Mais voici une autre page intéressante d'Henry
Becque : il s'agit'de la personnalité de l'auteur
dramatique en général. « Un peu un être à part :
il ne ressemble ni au philosophe, ni au moraliste, ni
à l'homme politique. Un homme politique, par
exemple, a des principes qu'on lui connaît : il a des
opinions, il a des idées. . . quelquefois. Il en change,
mais peu importe. On en est quitte pour se dire : il
pensait de telle manière dans la première partie de
sa vie et dans la seconde il a pensé tout le contraire,
on n'en est pas moins fixé. Comment être fixé avec
un auteur qui se borne à prendre des personnages
dans le monde et à les transporter sur la scène,
qui nous montre leurs sentiments à eux, qui nous
donne leur langage à eux, en un mot, qui nous
représente leur vie à eux, sans qu'elle ait jamais
une ressemblance véritable avec la sienne? S'il ne
nous a pas éclairés sur l'esprit de ses compositions
et sur la direction qu'il entendait leur donner,
alors toutes les suppositions deviennent pos-
sibles. »
Mais ceci n'est qu'un aspect de l'œuvre de
Becque et non le plus important. L'origjpalité de
l'auteur des Corbeaux, répétons-le encore, c'est
d'avoir porté, le premier sur la scène, les principes
du réalisme. Maintenant que nous avons exposé
ces principes et en quoi consistait la révolution
opérée par Henry Becque, il reste à se demander si
la tentative était heureuse. D'aucuns ont répondu
par la négative. « La réalité, dit Dumas fils, n'est
HENRY BECQUE NOVATEUR 197
que le point de départ, non le point d'arrivée. Le
théâtre est l'art des préparations et des explica-
tions : or le naturalisme (il considérait Becque
comme naturaliste) ne prépare rien. S'il trans-
porte un drame du roman sur la scène, il laisse
derrière lui, entre les pages du livre, toutes les
données psychologiques, les faits antérieurs, que
le spectateur aurait besoin de connaître. Le per-
sonnage de la pièce naturaliste n'a pas le droit
de s'analyser devant nous. Comment le pourrait-
il, s'il s'ignore lui-même ? Il est tout d'un bloc :
tel à la première scène, tel à la dernière. Dès lors
où est la progression, où est l'imprévu, où est
l'intérêt ? La pièce finit mal ou ne finit pas sous
prétexte d'imiter la vie. La pièce naturaliste n'est
pas « faite » et n'aboutit pas. Elle est ni une
œuvre d'art ni une démonstration morale : double
caractère que doit présenter un bon drame. Si le
naturalisme s'emparait du théâtre, il n'y aurait pas
de théâtre (1). »
Il y a, dans ces critiques, à côté d'une part de
vérité, de l'outrance et du faux. Il est faux de dire,,
par exemple, que le personnage naturaliste s'ignore
lui-même. Il se voit tel qu'il apparaît à ses propres
yeux, ce qui est au fond la seule manière de se
connaître. Quant à refuser au dialogue toute vertu
d'initiation psychologique, c'est dénier cette même
vertu à la conversation. Or, qui ne sait que pour
(1) La Préface de L'Etrangère.
198 HENRY BECQUE
peu que l'on soit observateur, cinq minutes d'en-
tretien avec quelqu'un suffisent souvent à nous
donner de l'interlocuteur une idée assez précise !
Et nous parlons ici de ces conversations h bâtons
rompus où l'on ne se préoccupe pas de nuancer
sa pensée. Que sera-ce d'un dialogue à la Henry
Becque où le psychologue averti se double d'un
écrivain exact ? En vérité, une réplique de Glotilde
à son maladroit amant nous en apprend plus long-
sur le caractère ondoyant de la Parisienne qu'une
page de M. Paul Bourget : et toute la jalousie
ridicule de Lafont n'éclate-t-elle pas dans l'abju-
ration répétée de la première scène : « Ouvrez ce
secrétaire et donnez-moi cette lettre (1) ! » Dans la
vie on ne nous sert pas de préambules, pas de
notices explicatives ; nous devinons cependant les
drames cachés qui se jouent autour de nous comme
dans le théâtre de Becque.
Son instinct de dramaturge l'avertissait d'une
situation initiale intéressante. Et tout aussitôt dans
cette situation, il jette ses personnages, acteurs
inconscients et qui vont se borner a suivre aveu-
glément leur passion ou leur intérêt. Remarquez en
outre que, dans la plupart de ses pièces, le fait
par où commence l'action n'est pas accidentel,
mais bien l'acte logique d'un personnage ou bien
de plusieurs que l'opposition de leur nature met
en conflit. L'étincelle une fois jaillie, Becque
(1) La Parisienne, Acte I, Scan* I.
HENRY BECQUE NOVATEUR 199
se retire. L'action va se dérouler sans qu'il s'y
mêle désormais. Les personnages se débrouillent
comme ils peuvent. Eux-mêmes artisans de leur
propre destinée, ce sont eux qui créent la pièce
qui n'est autre en somme que la série observée des
actes par lesquels chacun s'efforce de satisfaire sa
passion ou de faire triompher son intérêt. Et cela
est de la psychologie par le dehors peut-être el
c'est moins raffiné, mais c'est plus sûr que l'autre,
celle du romancier qui prétend voir par le dedans.
Quand Becque a ainsi tiré de ses caractères tout
ce que comptait la situation, la pièce est finie.
Dumas fils a beau protester au nom de la psycho-
logie, quand on a pour maître la vie et Molière,
on peut passer outre.
Racine n'a-t-il pas exposé il y a longtemps la
théorie que nous venons de voir en Becque :
<( Que faudrait-il faire pour contenter des juges
difficiles ? La chose serait aisée, pour peu qu'on
voulût trahir le bon sens. Il ne faudrait que s'é-
carter du naturel pour se jeter dans l'extraordi-
naire (2). » «
Une dernière originalité de Henry Becque el ce
qui constitue peut-être le principal attrait de
ses pièces pour le spectateur qui se contente
d'une impression superficielle, -est le dialogue.
Les auteurs du dix-neuvième siècle n'avaient pus
jusque-là employé ce genre de conversation sur
(2) Jearl Racine dans la Préface, de Britannicus,
200 HENRY BECQUE
la scène, dialogue simple, sans phrase, notre con-
versation à nous, de tous les jours. Rien d'artificiel
dans cette succession de répliques dont l'une
amène l'autre, si naturellement qu'il semble, la
phrase une fois dite, que l'acteur n'eut pas su en
dire une autre. L esprit même en est sobre. Et c'est
là un trait remarquable quand on se rappelle la
facilité prodigieuse qu'avait Becque de faire des
mots. Il aurait pu faire du dialogue étincelant,
lui aussi, à la manière de M. Lavedan ou de
M. Donnay. Mais il n'a pas voulu et pour la
même raison toujours : pour être plus vrai.
La plaisanterie est discrète, chaque fois résultant
de, la situation et non pas du caprice de l'au-
teur : et jamais elle n'est la pour elle-même,
pour que les courriéristes écrivent et les soiristes
de la première aillent répétant : « Cet auteur a bien
de l'esprit. » Les personnages parlent comme nous
parlons dans la vie. De 1k vient le caractère émi-
nemment dramatique de ce dialogue où rien n'est
laissé à la phraséologie ou à l'à-côté des digres-
sions et «des « pointes », mais rapide, précis, ner-
veux, haletant un peu, comme la trépidation même
de la vie.
Au point de vue plus matériel de la mise en
scène, Becque n'a pas introduit d'innovation spé-
cialement digne de remarque. Ici encore signalons
chez l'auteur des Corbeaux la préoccupation, tou-
jours la même, de la vérité. Voici dans quels termes
il écrivait à M. Jules Huret sur cette question du
HENRY BECQUE NOVATEUR 201
décor: « Une mise en scène exacte et expressive,
voilà ce que nous voulons. Mais lorsque la mise
en scène n'est qu'un cadre luxueux, indifférent et
inutile, elle ne compte que pour le public. Et les
toilettes, cette partie importante aujourd'hui de
la mise en scène ! L'intervention des Doucet et des
Paquin est devenue scandaleuse (1). »
Qu'il y ait dans l'œuvre dramatique de Becque
quelque chose de nouveau, c'est évident : ce souci
de l'observation exacte que nous avons trouvé à
travers tout son théâtre, depuis la peinture des
caractères et le choix des situations jusqu'à l'al-
lure du dialogue et l'appareil de la mise en scène,
cette affirmation des droits imprescriptibles de la
vérité ; c'est bien nouveau au lendemain d'une
époque surtout où triompha, sur la scène française,
la fantaisie dans l'invraisemblance. Peut-on par-
ler cependant de révolution ? Becque aurait-il
fait table rase du passé? Ne serait-il rien qu'un
novateur audacieux? Nous ne le pensons pas.
L'histoire littéraire qui est faite d'actions et de
réactions plus ou moins violentes ne doit pas
être rapetissée en l'enfermant dans le cadre étroit
d'une décade, voire même d'un siècle. II faut
savoir l'embrasser tout entière d'un large coup
d'œil. Et nous apercevons alors que Becque le
réformateur, Becque le novateur et qui bouleversa
les idées reçues et qui renversa des barrières, et
(1) Jules Huret, Loges et Coulisses.
202 HENRY BECQUE
qui parfois brisa les vitres, c'est au fond un tra-
ditionaliste, et de la plus pure tradition, puisqu'il
descend en droite ligne de Molière. Sans doute,
en présentant a la jeune école une forme d'art
qu'on put croire un instant nouvelle, le grand
dramaturge moderne ne faisait pas autre chose
que ramener l'art dramatique à l'idéal classique.
Par delà Scribe et Dumas, Diderot, ces « encom-
breurs », par delà leurs inutiles surcharges et
leur artificielle complexité, c'est à Molière qu'il
revenait, à Molière, c'est-à-dire à la grande et
saine simplicité. Relisons ces deux chefs-d'œuvre
Les Corbeaux et La Parisienne et assurément nous
sentirons le souffle large du génie moliéresque
passer sur nous. Henry Becque n'a-t-il pas parlé
de lui-même quand il exprimait ainsi son opinion
sur celui qu'il se plut toujours à vénérer comme
le maître incontesté : « Molière n'est pas un
homme à parlementer avec son public. Ce n'est
pas lui qui a inventé ce personnage de nos comé-
dies modernes qui est chargé de nous présenter
et d'étiqueter tous ses camarades. Molière est un
grand artiste : il ne connaît ni les petits moyens
ni les procédés vulgaires : il jette sur la scène des
caractères qui s'expliqueront eux-mêmes devant
nous. Gomment? En vivant.
« Qu'est-ce que c'est donc que Molière ? C'est
un auteur dramatique. C'est un homme dont
l'instinct, dont le génie, dont la fonction est de
représenter ses semblables. Ne lui demandez pas
HENRY BECgiE NOVATEUR 203
des idées : les idées il ne les voit qu'à travers tes
caractères, au moment où elles deviennent exces-
sives et où il va les ridiculiser. Ne lui demandez
pas une leçon de morale, ne lui demandez pas un
conseil pratique. Ces personnes ont existé de tout
temps et elles existeront toujours. Sa besogne,
à lui, est de leur donner une seconde vie, la vie 1
littéraire. Sa besogne est de fixer dans \e monde de
l'art des caractères qui, sans lui, resteraient dis-
séminés et épars dans la nature (1). »
On peut regretter chez Henry Becque, nous
le savons bien, l'absence de gaîté, de cette vis
comica qui reste l'apanage exclusif du grand
Poquelin. L'auteur des Corbeaux n'a pas su se
hausser jusque-là. Ce devait être le privilège du
génie que ce rire qui circule à travers l'œuvre
de l'immortel créateur d'Alceste et de Tartuffe, un
rire qui est fait d'ailleurs de bien des tristesses et
où, somme toute, il y a plus de tendresse humaine
que de véritable détachement. Becque n'a que la
tristesse sans rien de tendre. C'est affaire de tem-
pérament. C'est aussi affaire de circonstances.
Molière était comédien du roi et il a connu le bai-
ser de la gloire. Becque fut l'éternel méconnu et
ses manuscrits ont vieilli dans les tiroirs. Cela
explique bien des choses.
Tel fut Henry Becque, un novateur traditiona-
liste. Et vraiment c'est un noble spectacle que
(1) Henry Becque, Molière et l'Ecole des Femmes.
204 HENRY BECQUE
celui qu'il nous offre, de sa lutte, seul contre tous,
pour la défense et l'illustration de la saine tradi-
tion française avec, en plus, ce quelque chose de
progressif et de résolu qui caractérise son talent.
Il trouve le théâtre de son temps « abomi-
nable » (4). Tout de suite il se met a l'œuvre. Il
veut corriger, améliorer, infuser un sang nouveau.
Et courageusement il prend sa plume. Les contra-
dicteurs peuvent venir et la critique aura beau
s'acharner et le destin se montrer contraire !
Becque ne cessera pas de lutter pour son idéal.
Soutenu par son amour passionné du théâtre et
persuadé d'autre part qu'il n'y a de vrai théâtre que
dans la représentation exacte de la vie, c'est à
faire cette représentation le plus exactement pos-
sible qu'il va désormais consacrer le meilleur de
lui-même. L'homme est mort. Mais l'œuvre ne
meurt pas. Et le souvenir de Becque restera tou-
jours fidèle au cœur de ceux-là qui croient à la
mission de l'art d'être une école de Vérité aussi
bien que de Beauté.
(1) L' Avant-propos des Querelles Littéraires.
CHAPITRE IX
L'INFLUENCE DE BECQUE
SES DISCIPLES ET LEURS ŒUVRES
Malgré la puissance et la vérité des Corbeaux,
ils tombèrent. Le sort de La Parisienne à ta Renais-
sance fut plus heureux, mais lors de la reprise a la
Comédie-Française, cinq ans plus tard, l'échec fut
désastreux. Dans ces deux pièces pourtant, Henry
Becque s'était écarté des conventions dramatiques
de son époque et avait précisé une forme nouvelle
qui servirait d'étude aux jeunes auteurs qui gran-
dissaient dans la profession. Dans l'intervalle, le
roman réaliste pénétrait de plus en plus la foule,
et sans s'en apercevoir, cette foule sentait le désir
de trouver dans les œuvres théâtrales la même
conception de la vie et de la réalité qu'elle sentait
dans les romans. C'est ce désir inexprimé qui fut
la cause de ce malaise au théâtre appelé d'une
façon générale « crise théâtrale ». Personne ne se
rendait compte de la révolution qui se préparait. A
la mention du nom de Henry Becque on haussait
206 HENRY BECQUE
les épaules et on continuait a applaudir les pièces
faites d'après les méthodes en usage.
Tout de même, ce fut Becque qui prépara et in-
diqua le chemin au théâtre contemporain. Grâce
à lui, l'art quitta enfin l'ornière de Scribe. Ennemi
résolu du théâtre de convention, il brisa le moule
qui avait enclos pendant si longtemps la pensée
théâtrale. Il remplaça le « métier » par l'étude
des caractères et supprimâtes moyens arbitraires.
Il ne visa qu'a la vie.
Jetons un coup d'œil sur les affiches théâtrales
du commencement de 1887. La Comédie-Fran-
çaise triomphait avec Francillon. Au Gymnase, la
Comtesse Sarah suivait la marche triomphale du
Maître de Forges. L'Odéon comptait une de ses
plus grosses recettes après une représentation de
Valérie de Seribe ou du Lion amoureux de Pon-
sard, et la Porte Saint-Martin s'enrichissait avec
Crocodile.
Pourtant, la Renaissance et le Vaudeville
offraient un peu d'espoir à Becque et à ceux qui
défendaient son œuvre. Sur la scène du Vaude-
ville : Un Conseil judiciaire de Jules Moinaux et
Bisson avait été accueilli chaleureusement par le
public. A la Renaissance, M. Georges Feydeau
débutait au théâtre avec son bailleur pour dames,
qui était également un grand succès. Les critiques,
surtout ceux élevés à l'Ecole de Scribe, trouvaient
que ces deux pièces étaient « des pièces où il n'y
avait pas de pièces ». C'était déjà bon signe pour
l'influente de becque 207
les théories de Becque. On espérait alors que le
public allait se réveiller.
A ce moment critique, un grand homme de
théâtre se révéla, un homme qui gardera une place
éminente dans l'histoire du théâtre français. Cet
homme est M. André Antoine, fondateur du
Théâtre-Libre. Pour étudier l'influence de Becque,
on est forcé d'étudier le Théâtre-Libre et son
influence. C'est l'histoire de la scène française
libérée du joug de Scribe et de ses imitateurs ;
l'histoire du théâtre français se renouant avec les
saines traditions delà scène française.
Le Théâtre-Libre hâta la révolution théâtrale ^C
qui arrivait lentement, mais sûrement en France, et
M. Antoine rendit un grand service au théâtre en
général en acceptant les nouvelles méthodes dra-
matiques, et en mettant en pratique les idées de
l'école réaliste telles que Becque les exposait dan-
ses pièces. M. Antoine possédait cette confiance
en soi, qui est une des qualités essentielles d'un
novateur. Que se proposa-t-il de faire ? Tout
d'abord de renverser les vieilles traditions de jeu
et de mise en scène. Selon lui, la mise en scène
n'était qu'une chambre dont un mur manquait,
afin que l'auditoire pût y regarder et voir ce qui
s'y passait. Pas de compromis avec l'école de !.!
« pièce bien faite » ; pas de thèses, pas de leçons,
pas de contrastes. Rien que la vérité !
Les pièces où il y avait un mouvement par la
208 HENRY BECQUE
vie remplacèrent celles où il y avait une vie par le
mouvement. Les intrigues compliquées dispa-
rurent. On étudia la réalité ; les personnages
devinrent plus naturels et plus humains. La tirade
disparut ; il n'y eut plus de raisonneurs et de
diseurs de moralité ; la philosophie de la pièce ne
fut plus que dans les faits eux-mêmes. On trouva
la morale dans la vie ; et on déclara que le théâtre
devait être l'image de la vie#(l).
Tel fut l'esthétique du nouveau mouvement ;
mais on n'écarte pas si facilement les vieilles tradi-
tions du théâtre et on trouve encore des pièces du
Théâtre-Libre, qui se ressentent de l'influence de
Scribe ou de Sardou. Pourtant la plupartdespièces
de ce nouveau théâtre appartiennent à l'école
créée par Becque, et la plupart des auteurs sont
de ses disciples. Jeunes, avec beaucoup de talent,
ils étaient sincères dans leur horreur de l'art de la
génération précédente. Leur philosophie était
réaliste, leur conception de la vie et de la société
cruelle, mais précise. Ces auteurs ne formaient
pas un cénacle, mais ils respiraient la même
atmosphère, se nourrissaient des mêmes idées, et
visaient le même but. Ils semblaient se continuer
l'un l'autre. Grâce à Becque ils avaient découvert
un champ vaste et fertile. Jusque-là les écrivains
n'avaient apporté sur la scène que des personnages
curieux, choisis dans un monde particulier qui
(1) Adolphe Thalasso, Le Théâtre-Libre.
L INFLUENCE DE BECQUE 209
n'était pas le monde auquel appartenait le public.
Lesjeunes disciples de Becque rejetèrent ces mo-
dèles et les remplacèrent par des types pris dans le
milieu ordinaire.
Il est impossible d'évaluer combien de drama-
turges du théâtre contemporain n'auraient pas
embrassé la carrière dramatique, si M. Antoine et
son Théâtre-Libre n'avaient pas existé.
Les deux premières représentations du Théâtre-
Libre ne furent considérées que comme des essais.
Elles ne révélèrent rien de bien neuf. Il n'y avait
pas de note dominante dans les pièces. D'ailleurs
M. Antoine était obligé de prendre ce qu'on lui
offrait, pour accomplir la mission qu'il s'était
donnée, il envoya un appel aux auteurs, surtout
aux jeunes auteurs. Les manuscrits affluèrent. Le
nouveau directeur passa tout l'été à les lire. Le
23 décembre 1887, La Sérénade de Jean Jullien
fut jouée. Ce fut une date que cette représentation,
car cette pièce fut la première qui montra d'une
façon manifeste l'influence de l'auteur des Cor-
beaux. Auteur sur auteur, se suivirent ensuite,
apportant pièce sur pièce, inspirées par La Pari-
sienne ou les Corbeaux.
Il serait monotone d'énumérer toutes les pièces
du Théâtre moderne qui ont subi l'influence de
Becque : nous nous bornerons à une exposition
des plus importants des auteurs qui ont appliqué
les idées de Becque, et nous parlerons brièvement
de leurs œuvres.
HENRY BECQUE 14
210 HENRY BEGQUE
Jean Juliien fut le premier des jeunes auteurs
à avoir accepté les œuvres de Becque comme
modèles. Il entreprit d'écrire des pièces dans le
genre de celles de son maître. Quand le Théâtre-
Libre eut le courage de représenter en 1889, son
Echéance (1), il y eut, parmi les critiques, un cri
général de dédain. « Du mauvais Becque, du
Becque faisandé », disaient-ils. Mais c'étaient
les mêmes critiques qui n'avaient rien vu dans
Les Corbeaux. L'intrigue est celle de l'infidélité
maritale. Un mari "embarrassé dans ses finances
est sauvé du suicide par sa femme qui emprunte
d'un ami à elle une grosse somme d'argent. Le
mari est d'abord satisfait ; puis il se méfie des
motifs qui ont poussé l'ami. En définitive il laisse
apaiser ses scrupules.
Juliien fit également représenter au Théâtre-
Libre La Sérénade, autre histoire de mari trompé-
Mme Gottin tombe amoureuse du tuteur de son fils
qui à son tour séduit la jeune fille de la maison.
C'est un écho du cas de Blanche Vigneron. Pour-
tant le sort de Geneviève est plus heureux. Le
jeune homme l'épouse et tout rentre dans l'ordre.
Mais la pièce de lui qui fut la plus influencée par
Les Corbeaux est Le Maître. Les corbeaux de la
pièce de Juliien sont la femme et le fils d'un
paysan, Fleutiaut, qui est tombé malade. Ils vendent
ses bêtes, font couper ses bois, pour remplir leur
(1) Le 31 janvier.
l'influence de becque 211
escarcelle. Ils refusent de faire venir un médecin
dans l'espoir que le bonhomme mourra bientôt,
leur laissant toute sa fortune. Un rebouteux qui
passe par hasard, guérit le malade. Fleutiaut lui
promet la main de sa fille. Les autres, y compris
un notaire, M. Dagneux, se tournent contre lui et
réussissent a le faire chasser. Nous savons que les
fripons triompheront, car Fleutiaut mourra de sa
maladie, qui le reprend.
Jullien n'était pas seulement un fournisseur du
Théâtre-Libre, il en était aussi un des théoriciens.
En 1892, il publia le Théâtre Vivant, un volume
de pièces, et dans la préface de l'Echéance, il
formula sa doctrine qui n'était ni plus ni moins
que celle de Becque un peu modifiée. Par la suite,
l'auteur de La Sérénade ne reste pas entièrement
fidèle aux théories de son maître. 11 s'essaya dans
différentes directions. Dans La Poigne, on remarque
encore une inclination à suivre Becque, mais dans
les Plumes du Geai, il essaya de combiner la fan-
taisie et le réalisme et dans La Mer, il se lança
dans une tragédie de pécheurs bretons.
M. Georges Ancey était un autre réaliste de
l'école de Becque dont l'ambition était de produire
par ses pièces la même impression large qui
donnerait une lecture d'un roman de Balzac. Dans
Monsieur Lamblin, nous avons un mélange de
L'Enlèvement et de La Parisienne. La maîtres,
de Lamblin, Mme C<>gé, suit son amant jusque dan i
sa maison, comme dans L'Enlève me ni. Marthe set
212 HENRY BECQUE
sur le point de partir comme fit Emma dans la
pièce de Becque. Elle reste pourtant et la pièce
finit comme elle avait commence' à La Parisienne.
La belle-mère joue ici un rôle semblable a la
belle-mère de L'Enlèvement.
Dans L'Ecole des Veufs, cette situation du
ménage à trois est exposée encore une fois. Par-
tout on sent l'influence prépondérante de Becque.
Le premier acte rappelle le premier acte des
Corbeaux. L'intrigue est une copie de celle de La
Parisienne. Marguerite est la maîtresse de M. Mi-
relet. Henri Mirelet vient demeurer chez son père,
et Marguerite transfère ses affections du père au
fils. Le père furieux veut renvoyer son fils, mais
Marguerite menace de s'en aller, elle aussi. Henri,
comme Arthur dans La Navette, constate qu'un
ménage à trois est plus heureux quand c'est l'autre
qui paie. Son père ne le chasse pas, et l'associa-
tion de maîtresse, fils et père, continue comme
auparavant.
Lemêmethèmesecontinuedanslesi/wepara&fes,
où le talent de l'auteur s'est exercé sur une amitié
qui ne se brise pas par larivalité. Gaston est jaloux
des attentions de son ami intime, Paul, pour sa
fiancée. Paul l'épouserait, mais il n'est pas riche.
C'est donc Gaston qui l'épousera et Paul complé-
tera le ménage à trois.
Par La Dupe, Ancey nous donne une satire mor-
dante contre le mariage d'argent. Son pessimisme
est partout évident. Pour sa domestique fidèle, il a
L INFLUENCE DE BECQUE 213
emprunté à Becque le nom de sa Rosalie. Le fond
de la pièce est l'argent. Albert a pris une grosse
somme d'argent dans la caisse du bureau où il
travaille. Il devait emprunter à sa belle-mère,
Mœe Viot, de quoi la remplacer. Sa maîtresse est la
cause d'une séparation avec sa femme. Il bat sa
femme, mais celle-ci l'aime toujours, et à la fin
consent a lui rendre visite de temps à autre. Le
style et le langage indiquent, là aussi, une influence
de Becque. Adèle ressemble à Hélène de la Rose-
raye et Albert à Rivailles. Ceux qui liront La Dupe
trouveront un bon spécimen de l'art comme l'a
formulé Becque. On y trouve une certaine puis-
sance dans le portrait d'Albert, le mari, qui se
plaint à sa femme des extravagances de sa maî-
tresse, et à sa maîtresse des exigences de sa femme.
Il est agréable, lorsqu'on lui donne de l'argent, et
atroce lorsqu'il lui en est refusé. Dans La Dupe
Mme Viot veut marier sa fille à Albert, simplement
parce qu'elle a loué un appartement à elle seule et
veut céder son bail à son futur gendre. Pour qu'elle
ne perde pas d'argent, il faut que le mariage ait
lieu avant le terme d'avril. Ce n'est qu'un épisode,
mais tout le malheur d'une vie en résulte.
Des autres pièces d'Ancey, L'Avenir, Grand-
Mère et Ces Messieurs, il s'est écarté de son chemin
habituel, pour chercher des idées nouvelles.
M. Albert Guinon, comme son maître, écrivit
quelques pièces de désillusion réaliste ; dans la
plupart d'entre elles il se contente d'observer les
214 HENHY BECQUE
folies de la vie, les désagréments et les désastres
de la vie conjugale. Gomme Becque, il choisit ses
personnages dans le monde autour de lui, les
examine avec impartialité, remarque l'influence
prépondérante de la richesse, et exprime des
opinions dans des pièees pleines de puissance. La
recherche de l'argent dans le mariage est satirisée
dans les Jobards. On se rappellerez Corbeaux à
chaque instant. Gallois est devenu riche comme
Vigneron, sa femme l'a aidé aussi. Henri Bonnar-
del doit épouser sa fille, Aline, mais est obligé de
renoncer au mariage, parce qu'il se trouve pauvre,
ayant remboursé avec sa fortune les créanciers de
son père, lui et sa mère sont absolument sans
ressources. Pour sauver sa famille de la ruine, il
consent à épouser la nrèce de Gallois. Ils ne
s'aiment pas, mais se sacrifient l'un et l'autre
comme victimes d'une Société dirigée par le culte
de Mammon. N'est-ce pas un écho du sort de
Marie Vigneron ? Et de nouveau, la puissance de
l'argent est attaquée dans Décadence. Le même
épisode de Marie Vigneron réapparaît. Un
riche juif, pour pouvoir épouser la fille d'un duc,
achète les dettes de son père et de son frère. Et
elle, pour sauver sa famille de la ruine, consent au
mariage. Mariée, elle s'enfuit avec un marquis,
mais parce qu'il est trop pauvre pour satisfaire
ses goûts luxueux, elle revient à son mari qui
l'attend.
Dans Partage, nous trouvons encore une varia-
l'influence de becque 215
lion sur le ménage à trois, et la même ironie se
manifeste dans Son père. Dans ses autres pièces,
l'évidence de l'influence de Becque est moins frap-
pante. Malgré que Seul soit une pièce à thèse, on
sent l'inspiration des Corbeaux, dans la scène où
Ledoux tombe dans les mains d'une domestique
tyrannique et de son mari, par qui il est tenu
virtuellement prisonnier.
Entre la véritable tragédie et la comédie iro-
nique, il paraissait au Théâtre-Libre certaines
pièces sans passion, d'un ton gris, pessimiste.
Telles furent celles de Gaston Salandri. La Prose
ne montre pas tellement l'influence de Becque,
mais on peut dire que La Rançon est une intro-
duction à la Parisienne, car celle-ci commence
où celle-là finit. L'auteur a copié jusqu'au style
et à la pensée de Becque. Les scènes de querelles
entre Jean et Henriette sont semblables à celles
entre Lafont et Clotilde. Celle-ci a servi de mo-
dèle, et pour Henriette, et pour Valentine. Hen-
riette ne va pas chez son amant avant que tout
soit en ordre dans sa propre maison. Elle est
influencée par Valentine comme auparavant Clo-
tilde écoutait les conseils de Mœe de Beaulieu et
de ses amis. Jean est un bon homme du type
de du Mesnil, ignorant de ce qui se passe autour
de lui, et croyant que tout va bien dans son nie-
nage. Il croit à l'autorité pour faire la paix dans
un ménage comme croyait du Mesnil à l'effica-
cité de la confiance.
216 HENRY BECQUE
Les personnes qui connaissent M. Brieux par
ses dernières pièces seront étonnées d'entendre
dire qu'il est un disciple de Becque. On a même
dit souvent qu'il est l'héritier de Dumas fils et
d'Augier. Mais quoiqu'il en soit, ses premières
pièces montrent certainement l'influence du chef de
l'école réaliste. Prenons par exemple Ménages d'Ar-
tistes. Jacques Tervaux quitte sa femme et sa fille
pour aller faire ménage avec Emma et pour diriger
son Journal des poètes mondains. A la fin, elle lui
prend tout son argent et se sauve avec son ancien
mari. Jacques se jette devant un autobus. Le pes-
simisme des Corbeaux s'est (répandu dans toute la
pièce, et nous sentons également un souffle de la
Parisienne. Dans les Trois filles de M. Dupont, ce
pessimisme est plus marqué. Ici M. Brieux ne fait
que moraliser Becque. Les filles de M. Dupont ne
sont-elles pas les mêmes que les filles de M. Vigne-
ron ? Assurément. Angèle une abandonnée qui a
aimé trop généreusement est Blanche Vigneron, la
jeune fille séduite pas un fiancé indigne ; Caroline,
une vieille fille qui a désiré ardemment l'amour et
qui a été dédaignée, n'est autre que Judith,
et Julie, dont la vie conjugale est atroce et qui
est d'avis que, dans la vie, il faut faire des conces-
sions, représente la sublime Marie qui se soumet
à une vie insupportable en devenant la femme de
Teissier. Au commencement de la pièce, les Miraut
et les Dupont cherchent à s'emparer de l'argent
dont Caroline hérite de sa tante,*pour sauver leur
l'influence de becque 217
affaire a eux. Ne sont-ils pas des Corbeaux de la
même race que ceux de Becque? La philosophie
de M. Brieux sur le mariage et sur la vie en géné-
ral ne diffère pas beaucoup de celle de Becque.
Dans Manchette, nous sentons ce même pessi-
misme, mais cette pièce offre moins d'analogie
avec les pièces du maître réaliste.
Un des meilleurs auteurs du théâtre français
contemporain est le distingué administrateur de
la Comédie-Française, M. Emile Fabre. Disciple de
Henry Becque, compliment dont il est fier, il
paraît moins âpre, moins cruellement mordant.
Son théâtre est un théâtre de l'intérêt, la lutte de
l'invidu avec la foule. A la base, se trouve l'éter-
nel problème de l'argent, l'avidité des ambitions,
la séduction de la richesse. On trouve pourtant
dans ses pièces, de la pitié et de la générosité.
Fils d'un directeur de théâtre, il hérita naturelle-
ment de sa connaissance des choses théâtrales.
Comme secrétaire d'un avocat, il s'initia aux con-
ditions sociales et politiques de son temps. C'est
à Becque qu'il envoya sa pièce L'Argent. Et
Becque qui la lut, l'admira et la recommanda h
M. Antoine, qui la monta au Théâtre-Libre. Les
Corbeaux n'ont inspiré aucune pièce qui leur
ressemble plus que L'Argent. Une famille se que-
relle autour du testament d'un inlîrme, Reynard.
La femme est en conflit avec ses deux enfants et
un gendre. Pour faire augmenter leur part, les
enfants révèlent à leur père le passé caché de leur
218 HENRY BECQUE
mère ; mais il arrive que la mère est mise au
courant d'une faute semblable chez sa fille. Aussi
après force disputes, on transige. La discussion
tourne à l'amiable, et on rentre dans la salle à
manger pour se mettre d'accord. Bien que le titre
de la pièce suivante d'Emile Fabre Le Bien d 'Au-
trui fût pris de Diderot [Entretiens d'un père
avec son fils), l'influence reste toujours celle de
Becque. Dans cette œuvre, M. Fabre a essayé de
montrer les malheurs causés par la passion d'ar-
gent. En découvrant que la fortune dont il a hérité
a été léguée a une autre personne par un testa-
ment postérieur, le héros se décide à faire une
restitution à l'Etat, malgré les protestations de sa
famille. La Vie Publique, tout en étant une pièce
sur la vie politique qui traite le problème de la vie
électorale, parle de l'argent et surtout des four-
beries de certains intermédiaires, qui font penser
aux scélérats de Becque. Les Ventres dores ne sont
ni plus ni moins que l'histoire des Polichinelles
remaniée et présentée d'une façon puissante et
digne de l'auteur et de celui qui l'inspirait. Dans
cette pièce, il offre ses hommages au « big busi-
ness » et surtout aux financiers. La Maison d'Ar-
gile est plus domestique de caractère, montrant la
relation qu'a l'argent avec un second mariage. Ce
n'est qu'une dispute sans fin de deux familles sur
la fortune de ces familles. Et de nouveau, dans
Les Vainqueurs, on trouve un corbeau qui pille un
homme, rongé d'ambitions politiques, dont la
l'influence de becque 219
femme a suivi l'exemple de Glolilde du Ivleanil.
Dans Les Sauterelles, nous entendons encore une
fois l'écho des Polichinelles.
Si nous trouvons l'influence de Becque dans
presque toutes les pièces de M. Fabre, cela ne
veut pas dire que l'auteur des Ventres dorés ne
soit qu'un imitateur. Loin de la ! Sa contribution
au théâtre moderne a été puissante. Entre autres
choses il y a ajouté une attention spéciale aux
détails, un intérêt au mouvement, une habileté a
faire mouvoir les personnages et les masses, la
perfection technique des données d'une pièce.
L'ombre de Becque reconnaîtrait également ses
idées dans La Pelote de MM. Lucien Descaves et
Paul Bonnetain. Les deux collaborateurs nous
ont offert un autre point de vue de l'histoire des
Corbeaux. Elodie Friquet s'installe chez M. Lor-
meau. Elle y fait venir sa mère, sa nièce et un
neveu pour y demeurer. Tous maltraitent hon-
teusement le vieillard. Enfin celui-ci déshérite sa
propre nièce en faveur de cette canaille de jeune
fille, lui laissant pourtant sa bibliothèque où il a
inséré des billets de banque dans les livres. Un
soir, la famille rentre et trouve M. Lormeau mort.
Alors ils pillent les livres et s'emparent de tout
l'argent qui leur tombe sous la main.
Un autre admirateur et disciple de Becque était
l'auteur de Les Affaires sont les Affaires. Le com-
pliment le plus flatteur qu'on pouvait lui faire
était de le nommer un émule d'Henry Bec<|in'.
220 HENRY BECQUE
Octave Mirbeau d'ailleurs fut des meilleurs amis
de Becque sur la fin de sa vie. Gomme son
maître, il avait une figure imposante, et maniait la
massue satirique contre les institutions sociales de
son temps. Il fulminait contre les soi-disant ama-
teurs d'art et les partisans de l'injustice sociale.
Dans son chef-d'œuvre il dénonce très hardiment
l'idolâtrie de l'argent. Lechat est un portrait bien
digne des grands peintres de caractères. Pour
lui il n'y a que les affaires qui comptent dans la
vie. Il dépense plus librement que Teissier, mais
pourvu que le placement lui apporte un intérêt
avantageux. Il sacrifie le bonheur et les affections
de sa famille au désir de gagner de l'argent. Et si
son foyer est désolé, il se console en étant plus
malin que les hommes d'affaires qui croyaient
avoir le dessus. Le pessimisme de Mirbeau est le
pessimisme de Becque. Les querelles entre Lechat
et ses adversaires rappellent les disputes des Cor-
beaux de Becque. Enfin sa philosophie sur le rôle
de l'argent dans la vie sociale est celle que nous
trouvons dans le chef-d'œuvre de Becque.
M. Maurice Bonniface fait aussi partie du
Théâtre-Libre par la Tante Lëontine, pièce qui a
comme fond l'avidité d'argent. Paul Mery ne veut
pas épouser Eugénie Dumont, parce qu'elle n'a
pas de dot. Il dit : « Qu'est-ce qu'il estime, le
monde ? Qu'est-ce qu'il vénère ? Qu'est-ce qu'il
adore ? l'argent ! ». Le « moi vivant » de
Dumont nous rappelle les exclamations de Mme Vi-
l'influence de becque 221
gneron, et M. Boniface se sert des répétitions de
phrase de la même façon que Becque. Paul est
un prototype de Georges de Saint-Genis.
Un autre maître du théâtre contemporain qui
arriva au public par le Théâtre-Libre, est
M. Georges de Porto-Riche. Il était moins inspiré de
Becque que beaucoup d'autres, mais on peut voir
tout de même que la Chance de Françoise n'est
qu'une inversion de la « chance de Lafont. » Si
Françoise avait de la chance en retenant son mari
auprès d'elle, on peut bien en dire autant pour
Lafont, qui a la chance de voir revenir sa mai-
tresse vers lui. L'influence de La Parisienne est
bien nette. Sur Amoureuse elle est plus douteuse,
quoiqu'on puisse trouver une ressemblance dans
les thèmes des deux pièces. M. de Porto-Riche
dépeint la lutte des âmes ; les pièces de Becque au
contraire manquent de passion. Ce que nous
venons de dire à' Amoureuse , on peut le dire aussi
A' Amants de M. Maurice Donnay. Le premier acte
de \& Douloureuse de M. Donnay ressemble beau-
coup aux Polichinelles, surtout la scène où l'on
vient perquisitionner chez Ardan. A la fin de l'acte,
il se brûle la cervelle pour les mêmes raisons qui
ont causé le suicide de M. delà Roseraye.
Une des premières œuvres du Théâtre-Libre
adaptant a la scène les théories subversives de
Becque, furent les Résignés de Henry Géard. Du
pessimisme est répandu d'un bout a l'autre de la
pièce. Tous les personnages sont forcés de se rési-
222 HENRY BECQUE
gner à leur sort. L'orpheline courtisée par trois
prétendants se voit forcée à la fin d'accepter la
main de celui qu'elle aimait le moins.
Quoique l'influence de Becque se fît sentir sur
la plupart des auteurs qui fournissaient les pièces
pour la scène du Théâtre-Libre, elle ne se confinait
pas à ces auteurs. La formule du théâtre de Becque
se répandait tant, qu'elle atteignit presque tous
les auteurs qui écrivaient à cette époque-là. Le
principal d'entre eux était l'auteur de cette déli-
cieuse « tranche de vie » : L'Ami de Jeunesse, que
l'on jouait à la Comédie-Française l'année der-
nière. M. Edmond Sée, dans sa première pièce, La
Brebis, se montre un disciple digne de Becque. Il
y a pris La Parisienne comme modèle. Lucienne
est la maîtresse de Georges, mais elle aime Pierre.
Il y a une scène entre elle et Georges qui est inspi-
rée d'une scène entre Glotilde et Lafont. Dans
L'Indiscret, il y a encore une inspiration de La Pari-
sienne, mais moins visible que dans la première
pièce. Enfin, dans V Ami de Jeunesse, M. Sée s'est
émancipé, et cette pièce a le droit d'être considé-
rée comme originale.
On sent l'influence de Michel Pauper et de La
Parisienne dans La Provinciale de MM. Paul
Alexis et Giuseppe Giacosa. Berthe, une femme
du type d'Emma Bovary, où d'Hélène de la Rose-
raye trompe son mari. En apprenant la faute de sa
femme, Georges est frappé comme le fut Michel
Pauper. Le comte de Ponthieu est un vieux
l'influence de becque 223
noceur, comme nous en trouvons beaucoup dans
Les Polichinelles.
En 1883, Georges Ohnet fit représenter son
Maître de Forges dont la première moitié est une
répétition presque exacte de l'intrigue de Michel
Pauper qui avait paru quatorze ans plus tôt.
S'est-il inspiré de Becque ? nous ne pouvons que
constater qu'on est frappé par l'analogie des deux
pièces.
Guy de Maupassant, lui aussi, se laissait entraî-
ner par le courant du mouvement dramatique en
écrivant sa Paix du Ménage. M™ de Sallus a comme
amant Jacques de Randol. Son mari, après une vie
libertine, revient à sa femme. Des scènes vio-
lentes — réminiscences de celles de La Pari-
sienne— ont lieu. M. de Sallus pardonne et ils s'éta-
blissent en ménage à trois. Les longues tirades et
les discours sur le mariage rappellent L'Enlève-
ment.
L'influence de Becque ne se bornait pas à son
propre pays. Il y a au «moins une grande pièce
étrangère, inspirée par La Parisienne. C'est La
Moglie Idéale de Marco Praga en Italie. L'auteur l'a
écrite après sa lecture de la pièce de Becque. Le
sort de La Moglie Idéale en Italie était semblable
à celui de La Parisienne à la Comt die-Francaise.
Pourtant elle a pris son rang au théâtre italien et
l'année dernière fut prise par la Signora Dusc pour
son répertoire. Le caractère de Giulia n'est pas
aussi bien défini que celui de Clotilde. Le dialogue
224 HENRY BECQUE
de Becque illumine les caractères plus nettement
que celui de M. Praga.
Dans cette revue de l'influence de Becque, nous
n'avons essayé de comprendre que les auteurs et
les pièces qui montraient une tendance bien arrêtée
à suivre les théories du célèbre auteur des Cor-
beaux et de La Parisienne . Pour traiter parfaitement
cette question, il faudrait lire presque toutes les
pièces qui ont paru depuis 1887. Outre celles que
nous avons déjà citées, il convient pourtant de
parler encore d'autres, dignes d'être classées dans
l'Ecole de Becque, parce qu'elles révèlent son ins-
piration. Parmi elles on peut nommer : La Pente
douce et Cher Maître de M. Fernand Vandérem ; Le
Veau d'or de M. Lucien Gleize ; L'Amant de sa
femme de M. Aurélien Scholl ; Les Respectables , Les
Appeleurs de M. Ambroise Janvier de la Motte, et
Les Amants légitimes de M. Bollat ; Les Frères Zem-
ganno de MM. Paul Alexis et Oscar Méténier ;
Pot-Bouille de William Busnach et Emile Zola, et
La Meule de M. Georges Lecomte.
Revenons pour un moment sur le Théâtre-Libre.
Le mouvement inauguré par M. Antoine s'étendit.
D'autres théâtres du même genre se fondèrent. Et
puis les théâtres du Boulevard eux-mêmes se lan-
cèrent dans les pièces du Théâtre-Libre, ou bien ac-
ceptèrent de nouvelles œuvres de ceux qui avaient
débuté chez M. Antoine. Certains auteurs du
Théâtre-Libre allèrent même un peu loin dansleurs
conceptions. Une réaction finit par se produire.
l'influence de becque 225
Elle se précisa a la représentation de Cyrano de
Bergerac. Une sorte d'école pseudo-romantique se
forma avec MM. Rostand, Jean Richepin, Fau-
chois, Poizat, Zamacoïs, etc. Mais elle n'est pas
arrivée à durer, et la tendance du théâtre contem-
porain reste toujours réaliste.
Sur la scène du Théâtre-Libre, qui procédait de
lui, Henry Becque voyait appliquer sa « poétique »
quelquefois, souvent même, avec un peu d'excès ;
mais les chefs d'école sont presque toujours dépas-
sés par leurs disciples. Sans doute, M. Antoine
voulait dans son « laboratoire d'essai » réaliser
cette sorte de théâtre que Becque estimait être le
vrai théâtre. Si les premières tendances du Théâtre-
Libre furent modifiées, ce fut une réaction contre
ce qu'il y avait de violent et de fort dans le mou-
vement créé par Becque. Et le Théâtre-Libre,
laboratoire de l'Ecole Becque, devient le berceau
du Théâtre moderne en France. Telle fut l'in-
fluence de Henry Becque. Il faut remonter à sa
bête noire, à Scribe, pour trouver un dramaturge
qui ait exercé autant d'influence sur le théâtre du
XIXe siècle. Mais autant l'influence de Scribe fut
néfaste, autant celle de Becque fut salutaire. Il
débarrassa le théâtre de procédés où la rouerie
tenait lieu d'art et de vérité. Lui et ses disciples
ont donné lé coup de grâce â un genre faux, qui
reposait sur des conventions et des artifices. Il
fallait de l'habileté pour écrire une belle pièce ;
aujourd'hui, il y faut du talent. Grâce a eux, le
HENRY BECQUE i&
226 HENRI BECQUE
théâtre français rejoignit les saines traditions de
Molière. Grâce a eux, la voie a suivre a été montrée,
non seulement aux auteurs d'hier et d'aujourd'hui,
mais à ceux de demain. Et eette voie s'est ouverte
avec Les Corbeaux, dont l'immortel auteur fut
Henry Becque.
CONCLUSION
Nous voudrions maintenant résumer en quelques
mots rapides la vie et l'œuvre de Henry Becque,
et les situer telles qu'elles nous apparaissent, non
seulement dans la littérature du XIXe siècle, mais
dans l'histoire du théâtre français.
Henry-François Becque fut un grand homme de
lettres. Si sa vie fut une longue série de luttes, de
misères et de souffrances, en cela elle ne différa
pas de la vie de bien d'autres grands écrivains. A
travers les siècles il n'a pas été chose rare de voir
des noms, dédaignés de leur vivant, être rangés
parmi les plus grands après leur mort. Homère
fut aveugle et sans abri ; Dante fut banni et haï ;
Camoëns se trouva réduit à mendier ; Racine fut
en disgrâce ; tout le monde a entendu parler du
soulier recousu de Corneille ; Gringoire et Villon
n'eurent pas toujours à manger ; Cervantes mou-
rut méconnu et méprisé ; Balzac eut de perpé-
tuels embarras d'argent ; le sort de Verlaine fut
pitoyable et Edgar Allen Poë mourut dans la pau-
228 HENRY BECQUE
vreté et la folie. Henry Becque fut un des plus
méconnus et des plus déshérités. Le temps viendra
pourtant, où la postérité accordera a Henry Becque
la place qui lui est due parmi les grands auteurs
de la littérature française.
Becque fut peu apprécié par ses contemporains.
Il avait la réputation d'être un « homme méchant »
et un « mauvais coucheur ». Rien au monde n'est
plus loin de la vérité. Si on a pu le présenter sous
un tel jour, c'est parce qu'il ne s'abaissa jamais à
la flatterie ou au mensonge. Un vieux proverbe
anglais dit : « La vérité blesse. » Becque ne se
soucia guère de blesser. Mais il ne pouvait se rete-
nir de donner son opinion hardiment sur les
hommes et sur les choses, et cette opinion était
souvent sévère. Enfin il ne fut pas l'homme grin-
cheux que l'on a dépeint. Tous ceux qui le con-
nurent intimement pourraient en témoigner. Sa
correspondance en est une preuve ; on y découvre
un Becque fidèle à ses amis, serviable et bon, qui
est le véritable Becque, celui que seul quelques-
uns ont connu. Un de ses amis intimes écrivait à
l'auteur de cet ouvrage : « Dans ce milieu où,
entouré de sympathie et d'admiration, il se sentait
en confiance, Becque se laissait aller à sa véritable
nature, beaucoup moins amère, beaucoup moins
acerbe que ne donnaient à le penser ses écrits et
les « mots » qu'on lui prêtait. Il avait beaucoup
d'ennemis. C'étaient les disciples de Scribe, les
industriels de la littérature. Ils en voulaient à
CONCLUSION 229
l'auteur des Corbeaux de ce qu'il innovait un
théâtre loyal, contraire à leur commerce. Ces
rivaux s'en furent proclamer en tous lieux l'intrai-
table caractère de l'auteur de La Parisienne. Il
n'ont pas perdu leur temps. Cette réputation
injuste a survécu àBecque. Jamais homme, cepen-
dant ne fut plus dévoué à sa famille et à ses amis.
Il se priva lui-même pour servir les autres. Il est
vrai qu'il avait des haines, mais elles allaient plus
aux idées qu'aux hommes. Et n'est-il pas vrai qu'à
la fin il se réconcilia avec la plupart de ceux qu'il
appelait ses « bêtes noires », et même avec Cla-
retie ? Quelle ironie qu'un homme qui croyait tant
à la vérité et à la sincérité laisse derrière lui une
réputation faussée. »
On a critiqué Becque sur son infécondité. Il est
vrai qu'il n'a pas laissé une œuvre volumineuse ;
il l'a reconnu lui-même, sachant que la fécondité
est un des signes du génie. Si sa vie eût été diffé-
rente, qui sait s'il ne nous eût pas donné d'autres
chefs-d'œuvre ? Lui-même l'a affirmé. Mais quoi-
qu'il n'ait laissé qu'un petit nombre d'œuvres, leur
valeur ne se mesure pas à leur nombre.
Henry Becque aborda la scène au moment où
elle avait besoin d'un renouveau. Elle était à bout
desouffle.il lui rendit la vigeur nécessaire. Per-
sonne ne peut nier le fait que Becque, avec ses
Corbeaux, apporta quelque chose de nouveau au
théâtre. Scribe, Hugo, Dumas fils et Augier fai-
saient date. Les romanciers réalistes es
230 HENRY BECQUE
déjà de lancer une formule nouvelle, mais leurs
tentatives théâtrales ont lamentablement avorté. Il
appartenait au génie de Becque de montrer la
route à suivre, parce que Becque était vraiment
un homme de théâtre. Il a délaissé l'intrigue à la
Scribe, le vaudeville genre Labiche, en écartant les
moyens artificiels pour se renfermer dans la stricte
réalité. Ses personnages sont vivants. Ils parlent
le langage de tout le monde, de tous les jours ; et
pour arriver à ce naturel dans les conversations
qu'il prête à ses personnages, notre auteur cor-
rigeait, lisait et relisait ses pièces, pendant des
mois. Il débarrassa les formules dramatiques de
/ toutes les complications qui s'y étaient ajoutées
depuis le temps de Molière. Par là il rejoint le plus
illustre représentant de la comédie française, et il
ramena le théâtre aux saines traditions du classi-
cisme. Il nommait volontiers Molière son « maître »,
et il se vantait d'avoir imité l'immortel auteur de
L'Avare. Ainsi Henry Becque qui fut un novateur,
. fut aussi un restaurateur du grand théâtre clas-
sique. Dans le théâtre du XIXe siècle, Becque est
certainement un point de départ. Une grande par-
tie du théâtre contemporain procède de lui. La
plupart des auteurs du Théâtre-Libre furent ses
disciples et se vantèrent de l'être. Ils reprirent la
formule des Corbeaux ou de La Parisienne et leurs
succès au Théâtre-Libre les encourageaient. Sans
ce « laboratoire d'essai a il y a de grands auteurs
contemporains qui n'auraient pas embrassé la cai*-
CONCLUSION 23 i
rière dramatique. Sans Becque, qui avait la plus
grande confiance en lui-même et en son œuvre,
nous serions peut-être encore tributaires dé Scribe.
Grâce à lui nous sommes entrés dans des voies nou-
velles qui nous ont rapprochés du naturel et de la
vérité. Nous avons abandonné les conventions et
les recettes où certains auteurs voyaient le secret
de l'art dramatique. Il est vrai que plusieurs des
disciples de Becque ont exagéré sa formule et
outré certaines de ses peintures ; mais l'essentiel
eït resté et s'est diffusé dans le théâtre contem-
porain. Et de cette façon aussi l'auteur des Cor-
beaux s'apparente à l'auteur du Misanthrope, en
tant que père comme lui d'une longue descen-
dance d'auteurs.
Excepté Alfred de Musset, Henry Becque ne
trouve personne qui lui soit comparable parmi
les dramaturges du XIXe siècle. Dès aujourd'hui
le nom de Henry Becque apparaît comme l'un des
points culminants de l'évolution du théâtre fran-
çais.
La Parisienne a déjà pris sa place à côté de son
aïeul Le Misanthrope à la Comédie-Française ;
La Navette garde son rang au répertoire du Vieux-
Colombier ; M. Fabre attend le moment, qui n'est
pas bien éloigné, où il ajoutera Les Corbeaux à la
liste des classiques du Théâtre-Français ; M. Co-
peau, paraît-il, se préoccupe de monter Le Départ ;
Les Honnêtes Femmes sont rentrées tout récem-
ment dans la Maison de Molière, et y ont retrouvé
232 HENRY BECQUE
le succès qu'elles ont toujours eu. Qui sait si un
jour nous n'y verrons pas un programme unique-
ment composé des pièces en un acte de Henry
Becque?Plus on lit les pièces de Becque, plus on
comprend leur valeur exceptionnelle. Le grand
maître réaliste, méconnu par la plupart de ses
contemporains, est entré aujourd'hui dans la
gloire. Avant peu, quand les ennemis qu'il con-
serve encore se seront tus, quand les passions
qu'ont soulevées ses pièces seront apaisées, la
postérité lui ouvrira toutes grandes les portes de
l'immortalité.
Il ira prendre place a côté de celui qu'il appe-
lait son maître, et sans doute alors il proférera
avec son rire croassant: N'est-ce pas que c'est
drôle !
BIBLIOGRAPHIE
Œuvres de Henry Begque.
1867 L'Enfant Prodigue. Paris, Michel Levy frères,
4868 Sardanapale. Paris, Michel Levy frères.
1870 Michel Pauper. Paris, A. Lacroix, Verboeckhoven
etO.
1878 La Navette. Paris, Tresse.
1880 Les Honnêtes Femmes. Paris, Tresse.
1882 Les Corbeaux. Paris, Tresse.
1884 Le Frisson. Paris, Tresse.
1885 La Parisienne. Paris, C. Levy.
1886 Molière et VEcole des Femmes, conférence. Paris, Tresse
et Stock.
1887 Michel Pauper. Paris, Tresse et Stock.
1890 Querelles Littéraires. Paris, E. Dentu.
1890 Théâtre Complet. G. Charpentier.
1895 Souvenirs d'un Auteur Dramatique. Paris, Bibliothèque
artistique et littéraire.
1898 Théâtre Complet. Paris, Bibliothèque artistique et
littéraire.
1910 Les Polichinelles. Paris, Illustration Théâtrale.
Articles non recueillis dans les œuvres de Becque.
1885 Sonnets. Revue contemporaine, 25 mai.
1888 Sonnets. Revue illustrée, 1er mars,
1888 Notes d'Album. Revue illustrée, 15 juin.
234 HENRY BECQUE
1891 Le Véritable Hamlet. Le Figaro (supplément), 29 août.
1892 Le Sonç/e d'une Nuit d'Eté. La Revue, septembre.
1892 Confessions de Salon. Revue illustrée, vol. 14, p. 831.
1893 Œdipe Roi. La Revue, 25 juillet.
1898 Heures Parisiennes. La Volonté, 17 octobre.
1898 Labiche et ses Collaborateurs. La Volonté, 22 octobre.
1898 Heures Parisiennes. La Volonté, 24 octobre.
1898 Heures Parisiennes. La Volonté, 31 octobre.
1898 Heures Parisiennes. La Volonté, 14 novembre.
1898 Notes d'Album. La Vie Parisienne, 3 décembre.
Editions: étrangères.
1895 Die Pariserin, ùbersetzt von A. Langen, Munich,
Albert Langen.
1912 The Vultures ; The Woman of Paris ; The Merry -go-
round, translatée! by Freeman Tilden, New-York,
Kennersly.
1913 The Crows, translatée by Benedict Papot, Chicago
Sergel.
1918 La Parigina, 1 vol.
La Spola; Donne Oneste, 1 vol.
ICorvi, 1 vol.
(Teatro Straniero). Milano, Fratelli Trêves.
1920 La Parigina ; La Spola. Milano. Fratelli Trêves.
Ouvrages relatifs a Henry Becque.
1882 Noël et Stoullig, Les Annales du Théâtre et de la
Musique, Paris, Ollendorff.
1884 Louis Desprez. Evolution Naturaliste, Paris, Tresse.
1885 Noël et Stoullig. Les Annales du Théâtre et de la
Musique, Paris, Ollendorff.
1888 Fritz Dubois. Henry Becque, V Homme, Critique et Au-
teur dramatique, Paris. A. Dupret.
1888 S. de Rzewuski. Etudes Littéraires, Paris, Libr. Rev.
indépendante.
1888-1890 Camille Le Senne. Le Théâtre à Paris, vol. I, «t
III, Paris, Le Soudier.
BIBLIOGRAPHIE 235
1889 Jules Lemaître. Impressions de Théâtre, vol. III etX,
Paris, Lemerre.
1890 Maxime Gaucher. Causeries Littéraires, Paris, Ar-
mand Colin.
1891 Brander Mathews. French Dramatists of the Nine-
teenth Century, New-York, Scribners.
1892 J. Barbey d'Aurevilly. Le Théâtre Contemporain,
nouvelle série, Paris, Tresse et Stock.
1893 Hippolyte Parigot. Le Théâtre d'Hier, Paris, Lecène
et Oudin.
1894 Adolphe Brisson. Portraits Intimes, vol, I, Paris,
A. Colin.
1895 B. Lothar. Kritische Studien zur Psychologie der
Litteratur, Breslau, S. Schottlaender.
1896 J.-J. Weiss. Les Théâtres Parisiens, Paris, Calmann-
Levy.
1896 H. Lencou. Le Théâtre Nouveau, Paris, Savine.
1897-1900 Catulle Mendès. VArt au Théâtre, vol. II et III,
Paris, Charpentier.
1898 Max Banner. Das Franzosische Theater der Gegenwart,
Leipzig, Benger,
1898 Georges Pellissier. Etudes de Littérature Contempo-
raine, vol. I, Paris, Perrin.
1898 A. Filon. De Dumas à Rostand, Paris, Armand Colin.
1899 Bené Doumic. Petit de Julleville, Histoire de la Langue
et de la Littérature Française, Paris, Colin.
1899 A. Ségard. Itinéraire fantaisiste, Paris, Ollendorff.
1900 Jean Bernard. La Vie à Paris, Paris, Lemerre.
1900 G. Frederix. Trente Ans de Critique, vol. II, Paris.
1900-1902 Francisque Sarcey. Trente Ans de Théâtre, Hetzel.
vol. VI, Paris, Bibliothèque des Annales.
1901 Michel Salomon. Art et Littérature, Paris, Pion.
1901 Jules Huret. Loges et Coulisses, Paris. Edition de la
Bévue Blanche.
1901 L'Abbé Clodomir Delfour. La Religion des Contempo-
rains, vol. III. Lecène et Oudin.
1901 Georges Brandès. Samèlde Skritfer, vol. VII, Copen-
hague, Hegel.
1902 J. Ernest Charles. La Littérature Française d'Aujour-
d'hui, Paris.
236 HENRY BECQUE
1903 Adrien Bernheim. Trente ans de Théâtre, Paris, Fas-
quelle.
1905 Alfred Kerr. Das Neue Drama, Berlin, Fischer.
1905 James Huneker. Ieonoclasts, New-York, Scrib-
ners.
1906 G. Larroumet. Etudes de Critique Dramatique, vol. II,
Paris, Hachette.
1906-1911 Adolphe Brisson. Le Théâtre, vol. VI, Paris,
Les Annales.
1909 F. Brunetière. Les Epoques du théâtre, septième
édition, Paris, Hachette.
1909 Adolphe Thalasso. Le Théâtre-Libre, Paris, Mercure de
France.
1910 Albert-Emile Sorel, Essais de Psychologie Dramatique,
Paris, Sansot.
1913 Adrien Bernheim. Autour de la Comédie-Française,
Paris, Devambez,
1913 Freeman Tilden. Préface to the translation o\ Becques
plays, New-York, Kennerly.
1913 Emile Bergerat. Souvenirs dun Enfant de Paris,
vol. IV, Paris, Fasquelle.
1915 Barett H. Clark. Contemporary French Dramatists,
Cincinnati, Stewart and Kidd.
1915 Ludwig Lewisohn. The Modem Drama, New-York,
Huebsch.
1917 Arnold Bennet. Books and Persons, London, Chatto
and Windus.
1917 Alfred Mortier. Dramaturgie de Paris, Paris, Crès.
1917 Georges Lecomte. Les Lettres au Service de la Patrie,
Paris, Charpentier.
1920 Ambroise Got. Henry Bccque. Sa Vie et son Œuvre,
Paris, Crès.
1920 S. Jameson. Modem Drama in Europe, New- York,
Harcourt.
1920 Frank W*. Chandler. Contemporary Drama of France,
Boston, Little, Brown and Co.
1921 André Antoine. Souvenirs sur le Théâtre-Libre,
Paris, Fayard et Cie,
BIBLIOGRAPHIE 237
Articles de Revues relatifs a Henry Becque.
1882 Henri de Bornier. Les Corbeaux, Nouvelle Revue,
vol. 18, p. 941.
1882 Louis Ganderax. Les Corbeaux, Revue des Deux-
Mondes, vol. 53, p. 694.
1885 Louis Ganderax. La Parisienne, Revue des Deux-
Mondes, 15 fév. p. 340.
1886 Léopold Lacour. Henry Becque, Nouvelle Revue,
vol. 42, p. 96.
1886 Gramont. Henry Becque, Revue d'Art Dramatique,
vol. 4, p. 350.
1886 Louis Ganderax. Les Honnêtes Femmes, Revue des
Deux-Mondes, vol. 78, p. 452.
1886 Henry de Chennevières. Henry Becque, La Revue
Illustrée, 15 déc.
1887 Louis Ganderax. Michel Pauper, Revue des Deux-
Mondes, vol. 79, p. 455.
1887 Emile Morlot. Michel Pauper, Revue d'Art Dramati-
que, vol. 5, p. 37.
1888 Henry de Chennevières. Henry Becque, La Revue
Illustrée, vol. 5, p. 175.
1890 Jean Jullien. La Parisienne, Art et Critique, 15 nov.
1890 Anatole France. Etudes et Portraits, La Revue Illus-
trée, vol. 9, p. 135.
1890 Ernest Tissot. Henry Becque, Revue Internationale,
vol. 26, p. 360.
1890 F. Brunetière. La Parisienne, Revue des Deux-Mondes,
p. 699.
1891 F, Marttini. La Parisienne di Enrico Becque, Nuova
Antologia, 1er janvier.
1894 A. Maicailloz. Le Théâtre de Henry Becque, Annales
de la Société académique de Nantes.
1894 Solmi. Henrico Becque, Nuova Rassegna, numéro 30.
1895 S. Lange. Henry Becque, Tilskeuren, octobre.
1896 Georges Pellissier. Henry Becque et "Académie,
Revue Bleue, vol. 5, p. 655.
1897 G. Geffroy. Henry Becque,, Revue Encyclopédique,
p. 1038.
238 HENRY BECQUE
1897 H. Pradales, Henry Becque, Revue d'Art Dramatique,
vol. 1, p. 225.
1899 J. Wogue. Le Théâtre de Henry Becque, La Grande
Revue, vol. 9, p. 604.
1899 Henry Becque devant la Presse, La Plume.
1899 Paul Souday Un Auteur et un Critique, La Quin-
zaine, 1er juin.
1899 Paul Souday. Le Théâtre contemporain après Henry
Becque, La Quinzaine, 6 novembre.
1899 Gustave Kahn. Henry Becque, La Revue Blanche,
vol. 19, p. 180.
1899 G. Geflroy. Henry Becque, Revue Encyclopédique,
vol. 9, p. 621.
1899 EmileFaguet. Deux Morts, Revue de Paris, vol. 3, p. 569.
1899 Henry Bauër. Henry Becque, Revue d'Art Dramatique,
vol. 7, p. 163.
1899 Du Tillet. Henry Becque, Revue Bleue, 20 mai, p. 633.
1900 J. van Hall. Les Corbeaux, De Gids, vol. l,p, 511.
1900 J. Ernest-Charles. Un Caveau pour Henry Becque,
Revue Bleue, vol. 14, p. 90.
1903 Ernest Tissot. Les Vaincus Victorieux, Revue Bleue,
vol. 20, p. 70 et 117.
1904 Ernest Tissot. Le théâtre d'Henry Becque, Revue Géné-
rale, décembre.
1904 Henry d'Alméras. Henry Becque, Chronique des
Livres (supplément) p. 38.
1904 Mrs. Craigie. On a Great Little Masterpiece, Academy
and Literature. vol. 67, p. 17.
1904 Xavier Roux. Henry Becque, Chronique des Livre6,
10 juin,
1904 Edmond Sée, Henry Becque, Renaissance Latine,
15 juin,
1904 Gustave Kahn. Le Tombeau d'Henry Becque, Nou-
velle Revue, vol. 27, p. 243.
1904 Maurice Guillemot. Henry Becque, Grande Revue,
vol. 2, p. 497.
1907 Lucien Descaves. Henry Becque, Le Censeur, 4 mai.
1908 Emile Faguet. Henry Becque, Les Annales, 7 juin.
1908 Félicien Pascal. Henry Becque, l'Homme et l'Œuvre, Le
Correspondant, 25 mai.
BIBLIOGRAPHIE 239
1908 Henry Becque, Mercure de France, vol. 74, p. 129.
1908 Maurice Guillemot, Simple Souvenir, L'Opinion, 30mai.
1908 George Lecomte. Henry Becque, La Revue, vol. 26,
p. 264.
1909 Gustave Babin. \La Parisienne, L'Illustration, 23janvier.
1909 La Parisienne, Les Annales, 31 janvier.
1910 Paul Ginisty. Henry Becque, Les Annales, 9 octobre.
1910 Ernest La Jeunesse. A Propos des Polichinelles, Comœ-
dia Illustré, 10 octobre.
1910 Les Corbeaux, Comœdia Illustré, 15 octobre.
1910 Les Polichinelles, Saturday Review, vol. 3, p. 575.
1911 La Parisienne, IllustratedLondon News, vol. 139, p. 74.
1911 La Parisienne, Saturday Review, vol. 112, p. H,
1911 La Parisienne, The Academy, vol. 81, p. 48.
1912 Henry Becque, The Drama-number, 5, p. 3.
1912 Les Corbeaux, The Drama-number, 5, p. 14,
1914 Les Corbeaux, The Nation, vol. 98, p. 644.
1917 La Navette, The Nation, vol. 105, p. 674.
1921 Henry Becque, Larousse Mensuel, février.
1922 Mercure de France. Les Sonnets de Becque, 15 août.
1922 Mercure de France. Échos, 1er octobre, p, 286.
Articles de journaux relatifs a Henry Becque.
1868 Albert Wolff. V Enfant Prodigue, Le Figaro, 8 no-
vembre.
1868 Louis Leroy. L'Enfant Prodigue, Le Gaulois, 8 no-
vembre.
1868 Francisque Sarcey. L'Enfant Prodigue, Le Temps,
9 novembre.
1868 Théophile Gautier. L'Enfant Prodigue, Le Moniteur
Universel, 23 nov.
1870 Achille Denis. Michel Pauper, L'Eatr'acte, 18 juin.
1870 François Oswald. Michel Pauper, Le Gaulois, 19 juin.
1870 E. D. de Biéville. Michel Pauper, Le Siècle, 19 juin.
1870 Franscisque Sarcey. Michel Pauper, Le Temps, 20 juin .
1870 Albert Wolff. Michel Pauper, Le Figaro, 20 juin.
1870 Jules Claretie. Michel Pauptr, L'Opinion Nationale,
20 juin.
240 HENRY BECQUE
1870 Hippolyte Hostein. Michel Pauper, Le Constitutionnel,
20 juin.
1870 Edouard Fournier. Michel Pauper, La Patrie, 20 juin.
1870 Jules Janin. Michel Pauper, Journal des Débats, 27 juin.
1870 Théophile Gautier. Michel Pauper, Le Moniteur Uni-
versel, 27 juin.
1871 Achille Denis L'Enlèvement, YEntr' acte, 19 novembre.
1871 Auguste Vitu. L'Enlèvement, Le Figaro, 21 novembre.
1871 François Oswald. L'Enlèvement, Le Gaulois, 21 no-
vembre.
1878 La Navette, Le Gaulois, 17 novembre.
1878 La Navette, Le Figaro, 17 novembre.
1882 G. Dorante. Chronique Théâtrale, La Patrie, 12 sep-
tembre.
1882 Félicien Champsaur. Henry Becque, Le Figaro, 13 sep-
tembre.
1882 Écho des Théâtres, Le Gaulois, 13 septembre.
1882 Les Soirs de Premières, Le Moniteur Universel, 15 sep-
tembre.
1882v Auguste Vitu. Les Corbeaux, Le Figaro, 15 septembre.
1882 Soirées Théâtrales, Le Figaro, 15 septembre.
1882 Jules Glaretie. La Vie à Paris, Le Temps, 15 septembre.
1882 Soirées Parisiennes, Le Gaulois, 15 septembre.
1882 Henry de Pêne. Les Corbeaux, Le Gaulois, 15 sep-
tembre.
1882 Eugène Hubert. La Soirée, Gil Blas, 16 septembre.
1882 LéonCnapront. Les Corbeaux, Gil Blas, 16 septembre.
1882 Achille Denis. Les Corbeaux, L'Entr'acte, 16 sep-
tembre.
1882 Soirée Parisienne, Le Voltaire, 16 septembre.
1882 Thomas Grimin. Impressions au Théâtre, Le Petit
Journal, 16 septembre.
1882 G. Dorante. Chroniques Théâtrales, La Patrie, 16 sep-
tembre.
1882 Paris la Nuit, L'Evénement, 16 Septembre.
1882 Albert. Wolff. Les Corbeaux, L'Evénement, 16 sep-
tembre.
1882 Henry Bauër, Les Corbeaux, Le Réveil, 16 septembre.
1882 Gramont. Les Corbeaux, L'Intransigeant, 16 sep-
tembre.
BIBLIOGRAPHIE 241
1882 Achille Denis. Chroniques Parisiennes, L'Entr'acte,
17 septembre.
1882 E. Lepelletier. Michel Pauper, Le Réveil, 17 sep-
tembre.
1882 Edouard Thierry. Les Corbeaux, Le Moniteur Uni-
versel, 18 septembre.
1882 Les Corbeaux, Le Petit Républicain, 18 septembre.
1882 François Coppée. Les Corbeaux, La Patrie, 18 sep-
tembre.
1882 Ch. La Rultier, Les Corbeaux, he Soleil, 18 septembre.
1882 Clément Garaguel. Les Corbeaux, Journal des Débats,
18 septembre.
1882 Emile Bergerat. Henry Becque et les Corbeaux, Le
Voltaire, 19 septembre.
1882 Jules Valdès. Le Théâtre Nouveau, Le Réveil, 19 et
25 septembre.
1882 Les Cent Louis de Becque, Le Voltaire, 22 septembre.
1882 Emile Bergerat. Les Corbeaux, Le Voltaire, 22 sep-
tembre.
1882 Dédicace de Becque, L'Entracte, 7 octobre.
1885 Soirée Théâtrale, Le Figaro, 8 février.
1885 Soirée Parisienne, Le Gaulois, 8 février.
1885 H. de Pêne. La Parisienne, Le Gaulois, 8 février.
1885 Auguste Vitu. La Parisienne, Le Figaro, 8 février.
1885 Charles Martel. La Parisienne, Le XIX9 Siècle,
9 février,
1885 Soirée Parisienne, Le Voltaire. 9 février.
1885 Octave Mirbeau. Auteurs et Critiques, Le Gaulois,
9 février.
1885 Pans la Nuit, L'Evénement, 9 février.
1885 AlexanderHepp. La Parisienne, Le Voltaire, 10 février.
1885 Bloc-Notes Parisiens, Le Gaulois, 10 février.
1885 A. Claveau. La Parisienne, La Patrie, 16 février.
1885 F. Sarcey, La Parisienne, Le Temps, 16 février.
1885 J. J. Weiss. La Parisienne, Journal des Débats,
16 février.
1886 Auguste Vitu. Michel Pauper, Le Figaro, 16 décembre.
1886 La Soirée Théâtrale, Le Figaro, 16 décembre.
1886 Henry de Pêne. Michel Pauper, Le Gaulois, 16 dé-
cembre.
Henry Becque 16
242 HENRY BECQUE
1887 Les Polichinelles, Le Matin, 28 août.
1890 Henry Becque, Le Figaro, 11 novembre.
1890 Maurice Guillemot. Les Coups de Becque, Le Gaulois,
11 novembre.
1890 La Soirée Théâtrale, Le Figaro, 12 novembre.
1890 Albert Wolf. La Parisienne, Le Figaro, 12 novembre
1890 Hector PessarcL La Parisienne, Le Gaulois, 12 no-
vembre.
1890 Henry Fouquier. La Parisienne, Le Figaro, 12 no-
vembre.
1890 La Parisienne, Le Siècle, 12 novembre.
1890 Maurice Guillemot. Fait du Jour, La Patrie, 12 no-
vembre.
1890 Henry Bauër. La Parisienne, Echo de Paris, 13 no-
vembre.
1890 Soirée Parisienne, Echo de Paris, 13 novembre.
1890 Henry Céard. Revue Dramatique, Le Siècle, 17 no-
vembre.
1890 F. Sarcey. La Parisienne, Le Temps, 17 novembre.
1890 Georges Robert. Un Procès Parisien, Le Figaro,
13 décembre,
1890 Charles Ghincholle. Chez M. F, Sarcey, Le Figaro,
14 décembre.
1890 Becque contre Sarcey, Le Gaulois, 15 décembre.
1890 Soirée Parisienne, Le Gaulois, 16 décembre.
1890 Adolphe Michel.. L'Auteur et le Critique, Le Siècle,
16 décembre.
1890 Henry Bauër. La Ville et le Théâtre, Echo de Paris,
16 décembre.
1890 Fernand Xau. Chez Henry Beeque, Echo de Paris,
16 décembre.
1890 L'Affaire Becque-Sarcey , Le Gaulois, 17 décembre.
1890 Octave Mirbeau. L'idée de M. Henry Becque, Echo de
Paris, 22 décembre.
1893 Henry Fouquier. La Parisienne, Le Figaro, 19 dé-
cembre.
1897 Henry Fouquier. Les Corbeaux, Le Figaro, 4 décembre.
1897 Félix Duquesnel. Les Corbeaux. Le Gaulois, 4 no-
vembre.
1899 Edmond Sée, La Parisienne, La Presse, 24 avril.
BIBLIOGRAPHIE 243
1899 Henry Becqae, Le Petit Bleu ,13 mai.
1899 La Mort de Henry Becquc, La Liberté, 13 mai.
1899 Maurice Spronk, Henry Bccque, La Liberté, 13 mai.
1899 Henry Bauër. Henry Becque, Le Journal, 13 mai,
1899 Furetières. Henry Becque, Le Soleil, 13 mai.
1899 La Mort de Henry Becque, La Presse, 13 mai.
1899 La Mort de Henry Becque, Le Temps, 13 mai.
1899 Albert Le Roy. Henry Becque, L'Evénement, 13 mai.
1899 Camille Le Senne. Henry Becque, Le Siècle, 13 mai.
1899 Jean Bernard. Henry Becque, Gil Blas, 13 mai.
1899 Bloc-Notes Parisiens, Le Gaulois, 13 mai.
1899 Mort de Henry Becque, Le Matin, 13 mai.
1899 Henry Fouquier. Henry Becque, Le Figaro, 13 mai.
1899 Henry Becque, Le Moniteur Universel, 14 mai.
1899 Paul Marrot. Henry Becque, La Lanterne, 14 mai.
1899 Hugues Destrem. La Mort de Henry Becque, Le
XIXe Siècle, 14 mai.
1899 Henry, Becque, La République Française, 14 mai.
1899 Gaston Méry. Un Grand Raté, La Libre Parole, 14 mai.
1899 La Mort de Henry Becque, L'Eclair, 14 mai.
1899 Marcel L'Heureux. Notes sur Henry Becque, La Li-
berté, 14 mai.
1899 Camille de Sainte-Croix. Henry Becque, La Petite
République, 14 mai.
1899 Edmond Sée. Henry Becque, l'Auteur Dramatique, La
Presse, 14 mai.
1899 Henry Duvernois. Henry Becque, l'Homme, La Presse,
14 mai.
1899 La Mort de Henry Becque, Journal des Débats, 14 mai.
1899 Hugues Destrem. La Mort de Henry Becque, Le Rap-
pel, 14 mai.
1899 Henry Becque, Le Siècle, 14 mai,
1899 Paul Costard. Le Théâtre d'Henry Becque, Le Gaulois.
14 mai.
1899 Lucien Muklfeld. Henry Becque, Ecbo de Paris, 14 mai.
1899 Les Obsèques de Henry Becque, La Patrie, 14 mai.
1899 Jules Case. Henry Becque, Le Petit Bleu, 15 mai.
1899 La Mort d'Henry Becque, Le XIXe siècle, 15 mai.
1899 Emile Faguet. Henry Becque, Journal des Débats,
15 mai.
244 - HENRY BECQUE
1899 La Mort de Henry Becque, Le Rappel, 15 mai.
1899 Léo Marchés. Notes Parisiennes, L'Evénement, 15 mai.
1899 Robert Dieudonné. Obsèques d'Henry Becque, La
Presse, 16 mai.
1899 Louis de Gramont. Menus propos sur Henry Becque,
La Presse, 16 mai.
1899 Obsèques de Henry Becque, Le Temps, 16 mai.
1899 Gustave Gefîroy, Henry Becque, L'Aurore, 16 mai.
1899 Obsèques de Henry Becque, Le Siècle, 16 mai-
1899 Obsèques d'Henry Becque, L'Aurore, 16 mai.
1899 Francis Chevassu. Chronique de Paris, Gil-Blas, 16 mai.
1899 Obsèques de M. Henry Becque, Le Voltaire, 16 mai.
1899 Courrier des Théâtres, Le Voltaire, 16 mai.
1899 Obsèques de Henry Becque, La Petite République,
17 mai.
1899 Lucien Descaves. Deuil Ephémère, L'Aurore, 17 mai.
1899 Paul Dalfus. Courrier de Paris, l'Evénement, 18 mai.
1899 H. Harduin. Grands Hommes, Le Matin, 18 mai.
1899 A Travers Paris, Le Figaro, 18 mai.
1899 Louis de Gramont. Misère, La Presse, 21 mai.
1899 G. Larroumet. Henry Becque, Le Temps, 22 mai.
1903 Adrien Bernheim. Pour Becque, Le Figaro, 7 décembre.
1908 Xavier Roux, Henry Becqiie, Le Figaro (supplément),
30 mai.
1908 Paul Acker. Souvenir de Henry Becque, Le Gaulois,
31 mai.
1908 Régis Gignoux. L'Hommage à Henry Becque, Le Figaro,
lerjuin.
1908 Adrien Bernheim. Souvenirs sur Henry Becque, Le
Figaro, 1er juin.
1908 Eugène Tardieu. Le Monument d'Henry Becque,
Echo de Paris, 2 juin.
1908 Inauguration du Monument Henry Becque, Le Temps,
2 juin.
1908 Le Monument d'Henry Becque, Gil Blas, 2 juin.
1908 La Soirée à l'Odéon, Le Figaro, 2 juin
1908 G. Drouilly. Le Monument de Henry Becque, Le Gau-
lois, 2 juin.
1909 Adolphe Brisson. LaParisienne, Le Temps, 25 janvier.
1910 Maxime Roll. Les Corbeaux, Comœdia, 5 juin.
BIBLIOGRAPHIE 245
1910 Fernand Vanderem. V 'Acheveur inconnu, Le Figaro,
8 août.
1910 Henry Becque , Comœdia, 13 août.
1910 Patrice-Contamine de Latour. Henry Becque, Le
Gaulois, 27 août.
1910 Vingt Ans après, Le Temps, 1 septembre.
1910 Maxime Roll. Les Corbeaux, Comœdia, 26 septembre.
1910 Henry Malherbe Le Secret des Polichinelles, Comœ-
dia, 27 septembre.
1910 Coville. L'Affaire des Polichinelles, Le Matin, 27 sep-
tembre.
1910 Henry Malherbe. Henry Becque, Comœdia, 28 sep-
tembre.
1910 Xe Secret des Polichinelles, Le Gaulois, 28 septembre.
1910 L'Affaire des Polichinelles, Le Journal, 1er octobre.
1910 Henry Malherbe. Les Polichinelles, Comœdia, 1er oc-
tobre.
1910 Les Polichinelles, Comogdia, 1er octobre.
1910 Adolphe Brisson. Le Théâtre de Henry Becque, Le
Temps, 3 octobre.
1910 Henry Becque. Comœdia, 3 octobre.
1910 Les Polichinelles, Comœdia, 4 octobre.
1910 Louis Nazzi. Le Théâtre et les Lettres, Comœdia,
12 octobre.
1910 Albert Guinon. De Racine à Becque, Le Gaulois,
29 octobre.
1910 L'Affaire des Polichinelles, Le Journal, 16 décembre.
1910 Les Polichinelles, Le Petit Temps, 9 octobre.
1912 Louis Thomas. L'Esprit de Becque, Comœdia, 12 juillet.
Bibliographie générale.
1881 Emile Zola. Le Naturalisme au Théâtre, Paris, Char-
pentier.
1881 Emile Zola.. Nos Auteurs Dramatiques, Paris, Charpen-
tier.
1887 F. Lefranc. Etude sur le théâtre Contemporain,, Paris
A. Dupret.
1889 Rodolphe Darzens. Le Théâtre-Libre Illustré, Paris.
E. Dentu.
246 HENRY BECQUE
1389 P. de St-Victor.Le Théâtre Contemporain, Paris. Cal-
rnann-Lévy.
1891 Jules Huret. Enquête sur l'Evolution Littéraire, Paris.
Charpentier.
1893 René Doumic. De Scribe à Ibsen, Paris, Perrin.
1898 P. Lhomme. La Comédie d'Aujourd'hui, Paris. Perrin.
1903 Emile Faguet. Propos de Théâtre, Paris. Société d'im-
primerie et de librairie.
1906 Alfred Capus. Notre Epoque et le Théâtre, Paris, Char-
pentier.
1908 René Doumic. Le Théâtre Nouveau, Paris, Perrin.
1911 Antoine Benoist. Le Théâtre d'Aujourd'hui, Paris. Soc.
d'impr. et de lib.
1914 Barett H. Clark. The Continental Brama, New- York,
Holt and Co.
1916 Frank W. Chandler. Aspects of Modem Brama, New-
York, Macmillan.
1922 René Lalou. Histoire.de la Littérature Contemporaine,
Paris, Crès.
TABLE DES MATIERES
Chap. I. --- La vie d'Henry Becque 19
Chap. II. — Son œuvre théâtrale 56
Chap. III. — Les luttes 81
Chap. IV. — Les ((.premières » et les principales re-
présentations des pièces de Henry
Becque 105
Chap. V. — Henry Becque dans les salons . . . 135
Chap. VI. — L'homme 150
Chap. VII. — Le scepticisme de Becque . . . . 170
Chap. VIII. — Henry Becque novateur 187
Chap. IX. — L'influence de Becque. — Ses disciples
et leurs œuvres 205
Conclusion 227
Bibliographie 233
PAYOT, 106, Boulevard Saint-Germain, PARIS
Fernand BALDENSPERGER
Professeur à la Sorbonne
L'AVANT-GUERRE
DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
(1900-1914)
Un vol. in-16 5 fr.
Paul GAULTIER
LES MAÎTRES
DE LA PENSÉE FRANÇAISE
Paul Hervieu, Emile Boutroux, Henri Bergson,
Maurice Barrés
Un vol. in-16. , 7,50
DU MÊME AUTEUR
L'IDÉAL MODERNE
Un vol. in-16 7,50
PAYOT, 106, Boulevard Saint-Germain, PARIS
Louis CAZÀMIAN
Maître de Conférences à la Sorbonne
ÉTUDES
DE PSYCHOLOGIE LITTÉRAIRE
Un vol. in-16. . . * 5 fr.
Daniel HALÊVY
ESSAI SUR CHARLES PÉGUY
ET LES CAHIERS DE LA QUINZAINE
(Charles Maurras, Romain Rolland, Paul Claudel)
Un vol. in-16 S fr.
DU MÊME AUTEUR
LE COURRIER DE M. THIERS
D'après les documents conservés au Département
des manuscrits de la Bibliothèque Nationale
In-8 20 fr.
PAYOT, 106, Boulevard Saint- Germain, PARIS
Léon DEFFOUX et Emile ZAVIE
LE GROUPE DE MÉDAN
Emile Zola, Guy de Maupassant, J.-K. Huysmans,
Henri Céard, Léon Hennique, Paul Alexis.
Six reproduction s d'autographes ; notes, lettres
et documents inédits, suivi de deux Etudes sur
le Naturalisme.
(Ouvrage couronné par l'Académie française)
Un vol. in-16 9 fr.
J.-L. DUPLAN
CÉSAR-NAPOLÉON GAILLAIil)
A LA CONQUÊTE DE L'AMÉRIQUE
ROMAN
Un vol. in-16 7,50
J. GALZY
LA FEMME CHEZ LES GARÇONS
(Ouvrage couronné par l'Académie française)
Un vol. in-16. ...... 5 fr.
PAYOT, 106, Boulevard Saint-Germain, PARIS
Henri POURRAT
LES MONTAGNARDS
CHRONIQUE PAYSANNE DE LA GRANDE GUERRE
('Ouvrage couronné par l'Académie française)
Un vol. in-16 \ 5 fr.
Abel LEFRANC
Professeur au Collège de France
SOUS LE MASQUE
DE SHAKESPEARE
WILLIAM STANLEY, VIe COMTE DE DERBY
2 vol. in-16. Chaque tome .... 7,50
Bernard FRANCK
DIX-NEUF HISTOIRES
DE SOUS-MARINS
Préface de CLAUDE FARRÈRE
Un vol. in-16 5 fr.
PAYOï, 106, Boulevard Saint-Germain, PARIS
Jacques ROUJON
UN HOMME SI RICHE
ROMAN
Un vol. in-16 6 fr.
J.-G. PRODHOMME
LA JEUNESSE DE BEETHOVEN
1770-1800
Sur papier pur fil Lafuma, avec 3 planches héliogravure
Un vol. petit in-i 100 fr.
Pierre LASSERRE
L'ESPRIT DE LA lUSIUllE FRANÇAISE
DE RAMEAU à L'INVASION WAGNÉRIENNE
(Ouvrage couronné par l'Académie française)
Un vol. in 16 5 fr.
PAYOT, 106, Boulevard Saint-Germain, PARIS
Léonard ROSENTHAL
AU JARDIN DES GEMMES
Un vol. in-16. 7,50
Paul APPELL
Membre de l'Institut
Recteur de l 'Université de Paris
SOUVENIRS D'UN ALSACIEN
Un vol. in-16. 7,50
Louis AUBERT
VILLES ET GENS D'ITALIE
Un vol. in-16 7,50
s. r
PAYOT, 106, Boulevard Saint-Germain, PARIS
L. DE LAUNAY
Membre de l'Institut
DESCARTES
Un vol. in-16 3 fr.
J.-G. GOULINAT
LA TECHNIQUE DES PEINTRES
Un vol. in-16 7,50
Maurice DELAFÛSSE
Ancien Gouverneur des Colonies
Professeur à l'Ecole coloniale et à V Ecole
des langues orientales
L'AME NÈGRE
Un vol. in-16 3 fr.
■te
PAYOT, 106, Boulevard Saint-Germain, PARIS
René TRAUTMANxN
Médecin major de 7ro classe des troupes coloniales
AU PAYS DE " BATOUALA"
NOIRS ET BLANCS EN AFRIQUE
Préface de PIERRE MILLE
Un vol. in-16 6 fr.
Benjamin VALLOTTON
PATIENCE !...
Un vol. in-16 6 fr.
Floris DELATTRE
Professeur à l'Université de Lille
DE BYRON A FRANCIS THOMPSON
Un" vol. in-16 5 fr.
Vannes. — Imprimerie Lafolyk Frères et Cie. 1014-Î3.
/
PQ
2193
B4Z64
Dawson, Eric Alien
Henry Bec que
.
PLEASE DO NOT REMOVE
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY
■ -V V. ^ ;'.'*
■